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mardi 24 décembre 2013

N'oublions pas Joseph !

Ce soir et demain, les Chrétiens tourneront leurs pensées vers la crèche de Bethléem. Bien sûr, leurs esprits seront surtout pleins de l'Enfant Jésus, et du plus beau mystère de la foi chrétienne : Dieu s'incarnant pour nous, revêtant notre nature pour nous racheter, et naissant d'une vierge. Les images lumineuses du Christ et de Marie seront celles qui s'imposeront naturellement à nous.

N'oublions pas pour autant Joseph, si vous le voulez bien. Sans lui, la Sainte Famille ne serait pas ce qu'elle est. Il mérite bien une pensée, et c'est pourquoi je vous propose aujourd'hui la lecture d'un article de Paul Payan, sur le développement du culte de saint Joseph à la fin du moyen âge et particulièrement sur le rôle qu'a joué dans ce développement le théologien Jean Gerson, important penseur de la charnière du XIVe et du XVe siècles.

J'en reproduis le début ici pour vous mettre en bouche :

"C’est une scène de famille toute simple : un homme et une femme qui entourent leur petit enfant. Le personnage principal, c’est cet enfant, et juste à côté, sa mère. Le troisième, en retrait, se fait presque oublier, et pourtant c’est lui qui donne à la scène un lien avec la société humaine en brisant l’intimité du couple mère-enfant. Cette image, tout l’Occident médiéval la connaît et l’identifie comme étant celle de la Nativité du Christ, la représentation du mystère de l’Incarnation, le fondement de la théologie chrétienne. Avec l’Annonciation et la Crucifixion, c’est l’une des images les plus diffusées dans le monde chrétien.

La réflexion sur la paternité dans la société du Moyen Âge doit donc nécessairement se confronter à cette image du père terrestre du Christ, saint Joseph. Par sa singulière position, ce personnage pourrait être une clé pour comprendre la conception chrétienne de la paternité, au cœur du mystère de l’Incarnation : voilà un homme qui se comporte comme un père, qui est considéré comme un père, mais qui n’a aucun lien naturel avec son enfant. De plus, ce curieux père se prosterne devant ce fils et s’occupe humblement des tâches ménagères. Dans une société médiévale habituellement présentée comme patriarcale, une telle image suscite l’interrogation,... ou du moins elle le devrait.

On est frappé en effet de constater que saint Joseph est pour l’instant une zone d’ombre de l’historiographie, tout au moins française. Il semble définitivement acquis que Joseph est un vieillard ridicule, un mari trompé et content de l’être, cible de moqueries irrévérencieuses, en contrepoint de la dévotion à la Vierge et à l’Enfant. C’est une opinion constamment reprise depuis sa formulation par Huizinga : « L’intérêt indiscret porté au père nourricier est pour ainsi dire la contrepartie de l’amour et de l’exaltation de Marie. Au fur et à mesure que s’élevait la figure de la Vierge, celle de Joseph tournait à la caricature. Les arts plastiques lui donnaient un type qui approchait de celui du paysan ridicule ».

On retrouve par exemple cette idée chez Louis Réau, et plus récemment encore chez Jean Wirth qui évoque une « ridiculisation de l’institution fondamentale de la parenté humaine – le mariage – en la personne de saint Joseph, du travailleur marié qui gagne de ses mains la subsistance du ménage. Autour de 1400, saint Joseph est devenu le souffre-douleur des artistes et aucun saint n’a été si régulièrement maltraité ». Dernièrement, un article de Louise O. Vasvari sur la célèbre image de Joseph dans son atelier du Retable de Mérode insistait sur l’aspect caricatural du personnage, le type même du mari trompé des fabliaux : attentif à son travail de menuisier, il ignore que la Vierge est en train d’accueillir l’Ange de l’Annonciation.

Il n’est pas question de remettre en cause le bien fondé de ces analyses qui reposent sur quelques images célèbres où Joseph est clairement ridiculisé. Jean Gerson lui-même se plaignait que Joseph soit représenté sous la forme d’un vieillard, malgré quelques exemples où il apparaît in aetate juvenili et que le chancelier aurait rencontré in Almania. Mais il ne consacre que quelques mots à cette constatation, et évacue le problème en citant la fameuse formule d’Horace : Pictoribus atque poetis / Quidlibet audendi semper fuit aequa potestas.

Il faut reconnaître que les exemples d’un Joseph ridiculisé sont assez faciles à trouver parmi les retables ou les enluminures du début du XVe siècle. Il est vieux, fatigué voire endormi, il se chauffe les pieds ou s’occupe de la soupe, se désaltère pendant la Fuite en Égypte. Mais encore faut-il rester prudent, et ne pas confondre modestie et ridicule, effacement et mise à l’écart. Joseph peut aussi avoir une attitude contemplative, soit en retrait soit sur le même plan que la Vierge ; s’il s’occupe de tâches matérielles, cela peut être une façon de mettre en valeur son rôle de père nourricier et protecteur. On comprend que ce problème soit délicat car il met en œuvre un concept très subjectif et dépendant étroitement du contexte culturel. Afin de nous faire une idée de la question, nous avons examiné un corpus-test d’environ 300 images de Joseph provenant plus la plupart de l’enluminure française des années 1370-1450. Or, les cas où Joseph est incontestablement ridicule sont minoritaires – à peine 10 % de notre corpus. On les rencontre essentiellement dans l’art courtois des années 1400-1420. Par la suite, le thème du Joseph contemplatif devient dominant et conduit aux représentations de la Sainte Famille du XVIe siècle. Bien entendu, ceci n’est que le premier résultat d’une recherche en cours, une hypothèse de travail en quelque sorte, mais qui nous incite à aller au-delà de l’idée d’un Joseph ridiculisé et mis à l’écart.

Sa position, par son humilité même, lui confère un rôle essentiel dans l’image : il est, dans la plupart des cas, un spectateur modeste de la scène, et un miroir d’un ou plusieurs personnages. Par conséquent, celui qui regarde l’image peut facilement s’identifier à lui, modeste reflet de Dieu le Père, des rois ou des prêtres, et donc imago au sens médiéval du terme."

Paul Payan, « Pour retrouver un père...La promotion du culte de saint Joseph au temps de Gerson », Cahiers de recherches médiévales [En ligne], 4 | 1997, mis en ligne le 15 janvier 2007, consulté le 24 décembre 2013. URL : http://crm.revues.org/959 ; DOI : 10.4000/crm.959

samedi 21 décembre 2013

Et joyeux Noël !

Chers amis,

Je sais que je n'ai pas été très productif sur ce blog ces derniers jours. J'ai été affairé ailleurs. Et ça ne s'arrangera pas avant janvier, puisque je m'apprêter à retourner dans les Alpes pour y passer Noël en famille. Je ne bloguerai probablement pas beaucoup durant cette période, aussi je vous souhaite d'avance un joyeux Noël.

mardi 10 décembre 2013

Messire Noël

"Une longue et lente gestation, à travers les siècles, finit par agencer et organiser un ensemble d'images et par structurer un scénario emblématique de son identité, clochettes et barbe, hotte et traîneau pour l'essentiel. Mais il y a toujours de la place pour des variantes, toujours de l'espace pour de nouvelles traductions et interprétations poétiques, pour peu qu'elles présentent une analogie avec au moins un des éléments, et qu'elles coïncident avec le noyau central.

Au Moyen Âge, nous avons rencontré saint Nicolas bien sûr, et nous avons rencontré le Chasseur sauvage Hellequin qui sévit sous le nom de roi Hérode. Mais on a mieux : on trouve une première attestation de "Monsieur Noël" au XIIIe siècle chez notre poète arrageois Adam de La Halle [...]. Dans un rondeau qui est une chanson de quête pour Noël, des siècle avant notre Père Noël, apparaît une personnification de Noël : Monseigneur Noël, Mes sires Noueus, est une figure paternelle qui envoie, à l'instar de saint Nicolas, ses "petits enfants", ses "écoliers" quêter à Nohelison pour les pauvres, au temps de Noël."

Karin Ueltschi, Histoire véridique du Père Noël, Imago, 2012.

"Dieu soit dans cette maison,
Bonheur et joie à foison !

Monseigneur Noël
Nous envoie à ses amis,
Aux amoureux,
A tous ceux qui savent vivre,
Pour avoir des sous au temps de Noël.
Dieu soit dans cette maison,
Bonheur et joie à foison !

Monseigneur n'est pas
De ceux qui implorent ;
Aux bonnes maisons
Il nous adresse à sa place,
Nous qui sommes des siens
Et ses petits enfants.
Dieu soit dans cette maison,
Bonheur et joie à foison !"

Adam de La Halle, oeuvres complètes, ed. et trad. par Pierre-Yves Badel, Lettres Gothiques, LGF, 1995.

dimanche 8 décembre 2013

Noël chez George Sand

"Ce que je n'ai pas oublié, c'est la croyance absolue que j'avais à la descente par le tuyau de la cheminée du petit père Noël, bon vieillard à barbe blanche, qui, à l'heure de minuit, devait venir déposer dans mon petit soulier un cadeau que j'y trouverait à mon réveil. Minuit ! Cette heure fantastique que les enfants ne connaissent pas, et qu'on leur montre comme le terme impossible de leur veillée !

Quels efforts incroyables je faisais pour ne pas m'endormir avant l'arrivée du petit vieux ! J'avais à la fois grande envie et grand-peur de le voir : mais jamais je ne pouvais me tenir éveillée jusque là, et le lendemain, mon premier regard était pour mon soulier, au bord de l'âtre.

Quelle émotion me causait l'enveloppe de papier blanc, car le père Noël était d'une propreté extrême. [...] Ce n'était jamais un don bien magnifique, car nous n'étions pas riches. C'était un petit gâteau, une orange, ou simplement une belle pomme rouge. Mais cela me semblait si précieux que j'osais à peine le manger. [...]

Je me rappelle fort bien la première année où le doute m'est venu sur l'existence réelle du père Noël. J'avais cinq ou six ans, et il me sembla que ce devait être ma mère qui mettait le gâteau dans mon soulier. Aussi me parut-il moins bon et moins beau que les autres fois, et j'éprouvais une sorte de regret de ne plus pouvoir croire au petit homme à barbe blanche."

George Sand, Histoire de ma vie, 1855.

vendredi 6 décembre 2013

Un personnage injustement calomnié !

"On a dit beaucoup de choses désobligeantes sur le Père Noël, oubliant qu'il fait partie de ceux qui nous ont appris à rêver et à pressentir naïvement, c'est à dire spontanément, l'infini avec ses terrifiantes beautés : l'enfant atteint le sacré par le biais du merveilleux. On a dit beaucoup de charmantes ou agaçantes mièvreries, d'inexactitudes aussi à son sujet, ignorant manifestement la longue chaîne et les ramifications de l'antique lignage qui nous l'a transmis, tant il est vrai que presque toutes les histoires commencent par être une histoire de famille !

On a en particulier confondu son aimable et opulente figure avec de cyniques intentions commerciales qui ont tendance à envahir notre univers de décembre, mais le Père Noël n'y est pour rien. Bien sûr, les marchands ont joué leur rôle dans sa popularité devenue cosmique, mais ils ont simplement exploité la surface de sa personne, et aussi toute sa prodigalité, ce qui est après tout leur métier.

Mais non, le Père Noël n'est pas une invention des marchands du temple. Le Père Noël est une manifestation vénérable d'une très ancienne histoire, il en est une incarnation au même titre que son célèbre double ou parent, saint Nicolas, dont il partage en effet bien des traits ; outre leur parenté, ils sont certainement liés par une sympathie originelle qui a permis et accentué une contamination profonde et réciproque. 

On a parfois posé leur parenté en terme de filiation directe - le Père Noël "descendrait" de saint Nicolas - d'ailleurs pour en contester aussitôt le bien-fondé. A notre sens, la question se pose en des termes tout autres. Ce qui importe, ce n'est pas tant la filiation que le "cousinage", c'est-à-dire, en termes de sémiologie, les jeux de contamination analogiques : nous sommes dans l'immense domaine de la poésie, du langage et du mythe, nous nous trouvons sur le continent du sacré qui ne s'appréhende ni ne se dit qu'à travers des chiffres nécessitant des clefs, à travers des représentations, des images, à travers des comparaisons, donc.

Prétendre remonter aux origines d'une grande figure ancestrale est à peu près aussi illusoire et vain que, pour le philologue, l'obstination à pourchasser le manuscrit O, l'archétype d'un ancien texte : le premier manuscrit parlant du Graal par exemple, ou le premier Roland qui nous livrerait du même coup l'identité de l'auteur."

Histoire véridique du Père Noël, Karin Ueltschi, Editions Imago, 2012.

Profitons aussi de ce beau jour pour souhaiter une bonne fête à Nicolas Jégou, inlassable blogueur de gouvernement dont le dévouement doit être salué. Il n'est pas difficile de chanter les louanges d'un grand homme : tout Achille trouve son Homère. Chanter les louanges d'un homme normal demande déjà plus d'adresse. Mais faire, semaine après semaine, le panégyrique d'une fraise des bois, alors même que tous les autres l'abandonnent, et qu'en son for intérieur on n'est pas dupe de ses supposées qualités ? Voilà qui réclame une loyauté sans faille et un talent certain ! Tant de fidélité recommande M. Jégou à l'admiration des gens de bien : il est le La Rochejaquelein de notre temps !

Continuez, Nicolas ! Ne baissez pas les bras ! Nous vous aimons, et nous avons besoin de vous !

jeudi 5 décembre 2013

Le roman de Baïbars

Ce qu'on appelle le Roman de Baïbars est une vaste composition populaire, un cycle de récits dont les origines se perdent dans les brumes du temps, et narrant l'histoire mythifiée de Baïbars, mamelouk qui devint sultan d'Egypte au XIIIe siècle. 

Ces récits circulaient (encore au XXe siècle) dans le monde arabe de manière semi-orale : il en existait plusieurs rédactions présentant entre elles d'importantes variantes, mais leur diffusion se faisait surtout par l'intermédiaire de conteurs publics, les Mohaddisîn, littéralement "rapporteurs de traditions", qui les lisaient ou les récitaient devant un auditoire.

Le roman est marqué du sceau de ses origines populaires : c'est un récit fleuve, à la manière de nos feuilletons imprimés d'autrefois, dont les rédacteurs n'avaient rien des gendelettres tels que nous les concevons, mais tout de conteurs habiles qui savent captiver un public, le maintenir en haleine, et ménager leurs effets pour le pousser à revenir, le lendemain, entendre la suite. Ils ont plus de verve que d'art, mais une vie luxuriante semble jaillir de leurs pages.

(En somme, je crois que ces Mohaddisîn devaient ressembler un peu à nos jongleurs, toutes proportions gardées. Cependant, le Roman de Baïbars, bien qu'il possèdât incontestablement un caractère héroïque, n'était pas un poème, et ses récitants, contrairement à nos chanteurs de geste, ne déclamaient pas ni ne s'accompagnaient d'instruments.)

Les éditions Babel ont entrepris de traduire et de publier l'ensemble de cette vaste composition. A l'heure actuelle, une dizaine de volumes sont sortis, dont je n'ai lu que le premier : Les Enfances de Baïbars, traduit et annoté par Georges Bohas et Jean-Patrick Guillaume. Et j'en resterai provisoirement là  : d'autres lectures réclament mon attention.

Le récit contraste avec d'autres oeuvres épiques du monde arabe, telles que l'Antar, par son cadre urbain, extrêmement prosaïque et réaliste. Baïbars hante les palais et les mosquées, converse avec les vizirs et les hauts dignitaires, mais fréquente aussi  les marchands des souks et les vauriens des bas quartiers, fraye avec les syndics de différentes corporations, dont il apprend différentes techniques. Un membre de la secte des Assassins lui enseigne par exemple à escalader des murailles ou à les percer, pour s'introduire dans une forteresse. Par bien des aspects, l'oeuvre tient du roman du cape et d'épée, voire du roman picaresque. Le ton se fait parfois héroï-comique, et les traits d'humour abondent.

Le roman prête au mamelouk des aventures fabuleuses, empreintes de merveilleux. Au début du récit, ce n'est qu'un esclave qui semble n'avoir guère de chances de devenir un jour sultan, mais il s'avère bien vite qu'il est prédestiné. C'est là qu'intervient l'élément religieux du récit, qui n'est pas sans grandeur ni sans beauté. Le sublime de la Nuit du Destin, qui marque la fin du Ramadan et au cours de laquelle le divin se manifeste, contraste heureusement avec les trivialités auxquelles notre héros se trouve mêlé par ailleurs. 

Baïbars n'est pas un ambitieux, mais l'élu d'Allah et son vertueux serviteur, appelé à régénérer l'Egypte et à en ôter la corruption qui la ronge. Il ne s'efforce même pas vraiment d'accomplir la destinée à lui promis : il se contente de l'accepter avec un fatalisme paisible, et de s'y préparer en acquérant toutes les compétences (notamment martiales, mais pas uniquement) qui lui seront nécessaires. 

En attendant de monter sur le trône, il se fait champion de la justice, protecteur des opprimés, destructeur des brigands mais surtout des infâmes chrétiens qui, infiltrés dans toute la société, y ourdissent le mal. 

Du reste, il possède toutes les vertus du héros épique traditionnel :  un courage indomptable, une piété peu théologique mais robuste, qui se manifeste par le dévouement aux descendants du prophète et le zèle à combattre les ennemis de l'Islam, le sens de l'honneur, une indéfectible loyauté, la magnanimité d'un grand seigneur et une inentamable fidélité en amitié.

A ce héros, il faut un adversaire capable de lui donner du fil à retordre. Mais qui opposer à un preux qui possède, au plus haut degré, la force, le courage et l'habileté aux armes ? Un texte plus franchement épique opposerait un titan à ce titan, un Ferragus à ce Roland, un Hector à cet Achille. Mais le Roman de Baïbars n'est pas tout-à-fait une épopée, et notre mamelouk trouvera sa Némésis, non pas en quelque valeureux champion, mais en un maître fourbe, un intrigant rusé : le prêtre chrétien Jaouane.

Laissons M. Guillaume nous brosser le portrait de ce félon :

"[L]es émirs mamelouks, dans toute la première partie du Roman, sont manipulés par le principal ennemi de l'Islam, le "prêtre maudit", Jaouane, qui a réussi à s'infiltrer jusque dans le conseil du roi, où il occupe la position de grand cadi. C'est lui qui, profitant de leur aveuglement et de leur bêtise, les entraîne dans mille complots contre Baïbars, quitte à les abandonner allègrement lorsque ceux-ci échouent.

Du reste, l'armée n'est pas le seul corps de l'Etat infiltré par ce diabolique conspirateur ; son influence s'étend à toute la société, depuis les éboueurs du Caire jusqu'au conseil du roi, semant partout le désordre et la corruption. Il est le cerveau qui, dans l'ombre, coordonne toutes les attaques contre les héros du Roman, et notamment contre Baïbars  en qui il a reconnu le restaurateur de la puissance de l'Islam annoncé par le Livre de prophétie des Grecs."

Un héros valeureux, un méchant diabolique, des aventures, de nobles exploits et de grandes amitiés, un zeste de trahison et d'intrigue, une pointe d'humour, et la présence en arrière-plan de la volonté divine, qui élève ce drame jusqu'aux hautes dimensions du Destin : tous les ingrédients sont réunis pour une palpitante histoire !

dimanche 24 novembre 2013

Ts'ao Ts'ao dans ses oeuvres

Dans l'extrait que je vais vous proposer ce soir, Ts'ao Ts'ao, devenu le Premier Ministre de l'Empereur, dirige une campagne militaire, lorsque les vivres viennent à lui manquer. L'occasion d'admirer dans ses oeuvres ce Machiavel chinois.

"Son subordonné, l'officier aux greniers militaires Wang Heou, dut aller présenter son rapport à Ts'ao :

--Le nombre de soldats, lui dit-il, est excessif par rapport à nos disponibilités en vivres. Qu'allez-vous décider ?

--Eh bien ! dit Ts'ao, vous pourriez prendre de plus petites mesures pour faire la distribution quotidienne. Vu les circonstances pressantes, cela nous permettrait de prolonger la situation quelques jours de plus.

--Et si les soldats, objecta Heou, en manifestent du mécontentement et de l'insubordination, que ferons-nous ?

--Ne vous inquiétez pas, dit Ts'ao, j'ai un plan tout prêt pour cela.

En conséquence, et s'appuyant sur les ordres reçus, Heou utilisa des boisseaux rognés pour distribuer la ration. Quant à Ts'ao, il envoya en secret des agents de renseignements dans chacun des camps pour se mettre aux écoutes et lui rapporter les réactions des troupes.

Naturellement, ces agents vinrent bientôt lui rendre compte que les hommes se plaignaient amèrement de la supercherie du Premier Ministre. Alors Ts'ao, toujours en secret, convoqua de nouveau ce même Wang Heou, le fit entrer dans sa tente et lui dit :

--Je voudrais vous demander quelque chose, afin d'apaiser le ressentiment de mes soldats. Certainement, vous ne voudrez pas me refuser.

--De quoi s'agit-il ? questionna Heou, quel service le Ministre désire-t-il de moi ?

--Je voudrais simplement vous demander votre tête, afin de la montrer à la foule.

Heou, troublé, balbutiant de frayeur, essaya de présenter sa défense :

--Excellence, dit-il, je ne suis pas réellement en faute, n'est-ce pas vous qui...

--Je le sais bien, mon cher, coupa Ts'ao avec un parfait cynisme, que vous n'êtes pas en faute. Mais que voulez-vous, si je ne vous tue pas, le cœur des troupes se retournera contre moi. Du reste, n'ayez crainte, après votre mort, je prendrai soin personnellement de l'entretien de votre femme et de l'éducation de vos enfants. Ainsi vous n'avez à vous faire aucun souci.

Heou voulut à nouveau tenter de dire quelque chose pour sa défense. Il n'en eut pas le temps. Ts'ao, déjà, avait fait signe rapidement à quelques exécuteurs et hommes de main ; munis de sabres et de haches, ils poussèrent le malheureux hors de la porte où, d'un coup de sabre, l'un d'eux eut tôt fait de lui trancher la tête."

Les trois Royaumes, Louo Kouan Tchong, trad. Nghiêm toan et Louis Ricaud, Flammarion, 2009.

samedi 23 novembre 2013

Promesses non-tenues

Il y a quelque temps de cela, je vous faisais part de mon intention de parler ici de certains livres. Annonce qui n'a pas été suivie d'effet. Je dois m'en expliquer.

Tout d'abord, j'ai trouvé l'ouvrage de Michel Rouche, Les Racines de l'Europe, décevant. La cause en est sans doute l'étendue démesurée du sujet choisi, qui oblige l'auteur à tout survoler. Qui trop embrasse mal étreint.

Servir l'état barbare dans la Gaule franque, de Dumézil, est un ouvrage bien plus recommandable à mes yeux que le précédent, mais je n'y ai rien trouvé qui donnât matière à trousser un billet de blog.

La Varende a été victime de mon incurie. Je n'ai pas d'excuse.

Quant au Châtiment des flèches de Clavel, j'ai toujours l'intention de vous en parler, cet ouvrage ayant été LA bonne surprise du lot.

Mais Mordred de Niogret et les Lames du Cardinal de Pevel ? Ils me sont tombés des mains. Je n'ai pas pu affronter l'ennui émanant de leurs pages. 

Je les avais achetés pour m'offrir une lecture facile et de détente, entre deux lectures sérieuses exigeant toute ma concentration. On m'avait présenté les deux larrons comme de bons représentants de la littérature de genre. Le sujet choisi par Pevel, en particulier, m'attirait. J'ai toujours aimé les Trois Mousquetaires, et le personnage du cardinal de Richelieu est assez fascinant pour que je sois prêt à donner sa chance à un récit de cape et d'épée lui faisant la part belle. Dans un récit de ce type, on peut sans doute pardonner les clichés que Pevel enfile comme les perles d'un collier. Mais le livre est vraiment trop platement écrit. Quand on prétend faire parler des hommes du XVIIe siècle, on soigne la langue, que diantre !

Encore Pevel est-il un honnête faiseur, qui a sans doute fait de son mieux pour divertir son lecteur, et qui m'aurait diverti si j'avais quinze ans. Niogret, boursouflée de prétention, n'a même pas cette excuse, et c'est pourquoi je ne vous en dirai rien.

On dirait bien que je suis devenu un lecteur exigeant. Il y a quelques années de ça, je pouvais lire du roman de gare. Je n'y arrive plus.

mardi 12 novembre 2013

Grands hommes

Mes lectures du moment me donnent l'occasion de passer du temps en compagnie de trois grands hommes. Trois personnages d'envergure qui, tous, ont fait l'objet de récits épiques, mais qui, tous, sont solidement, indubitablement historique et fermement campés dans l'Histoire. Qui le restent même quand la Muse s'en empare. Je ne vous parle pas, ici, de ces Arthur et de ces Roland dont les prétentions à l'historicité tiendraient sur un timbre-poste.

Ces trois héros qui hantent mes pages sont Ts'ao Ts'ao, seigneur de guerre chinois, puis empereur, le sultan mamelouk Baïbars, et Bertrand du Guesclin, connétable de France.

De Ts'ao Ts'ao, j'ai déjà fait un billet, mais il méritera que j'y revienne. Des deux autres, il faudra que je vous entretienne.

Ces grands hommes ont-ils des qualités communes ? Eh bien, sans doute, pour autant que je puisse en juger d'après les récits, assez romancés du reste, à travers lesquels je les découvre. Tous trois ont de l'énergie, de l'initiative et du cran. Tous trois sont des hommes d'action, prêts à assumer d'importants risques personnels. Tous trois ont de l'ambition, ou, pour mieux dire, se sentent animés d'un grand dessein et investis d'un grand destin. 

Par d'autres aspects, ils diffèrent profondément.

Mais l'historien, à vrai dire, ne peut pas les manquer. Ils sont aisément repérables au milieu de leurs époques respectives, parce qu'ils dépassent de la tête et des épaules la plupart de leurs contemporains. Tous trois laissent aussi des traînées de sang dans leur sillage, ce qui les rend d'autant plus pittoresques pour qui les observe depuis une confortable distance temporelle.

Finalement, les grands hommes, il vaut peut-être mieux les avoir en tableau qu'à dîner. Mais je ne connais pas de compagnons littéraires plus agréables.

lundi 11 novembre 2013

Ts'ao Ts'ao, héros félon des temps troublés

"C'était un grand corps de sept pieds de hauteur, les yeux minces et étroits, avec une longue barbe. Il s'agissait d'un homme de la commanderie de Ts'iao, dans l'ancienne principauté de P'ei-kouo, et qui venait d'être nommé [...] Commandant de Cavalerie. Son nom de famille était Ts'ao, son nom personnel Ts'ao, son surnom familier Meng-tö.

A l'origine, le père de Ts'ao, Ts'ao Song, sortait d'une branche de la famille des Hsia-heou. Mais comme il avait été élevé, en qualité de fils adoptif, par un officier de l'entourage ordinaire du souverain du nom de Ts'ao T'eng, ce Song le père avait coiffé son propre nom de famille de celui de la famille Ts'ao.

Plus tard, quand Ts'ao Song eut donné naissance à Ts'ao Ts'ao, il dota ce dernier du surnom enfantin de A-man, qui signifie "l'Espiègle Rusé", "le Malin Garçon", et du double prénom de Ki-li, signifiant "Espoir de Réussite", caractéristique du précoce tempérament de l'enfant.

[...]

On vit à cette époque un homme du nom de K'iao Hsiuan s'adresser à Ts'ao pour lui dire :

-- Le monde est sur le point de sombrer dans le désordre. Sauf l'arrivée d'un homme de très grand talent, tel qu'il puisse redresser l'époque, aucun autre remède n'est plus possible. Or, vous, mon jeune Monsieur, je prédis que vous serez un jour, justement, l'homme qui rétablira la paix dans l'Empire.

De la même façon, un devin nommé Ho Yong, originaire du pays de Nan-yang, après avoir étudié attentivement le visage de Ts'ao, prophétisa :

-- La maison des Han est proche de sa fin. Celui qui rétablira l'ordre du monde sera certainement cet homme !

Au Jou-nan, vivait un certain Hsiu Chao, lequel possédait la réputation de s'y connaître en hommes. Ts'ao, pour confirmer les précédentes prédictions, fit le voyage pour aller lui rendre visite et l'interrogea en ces termes :

-- Dites-moi quelle espèce d'homme je suis ?

Chao ne répondit pas. Le jeune Ts'ao insista et réitéra sa question. Chao déclara enfin :

-- Mon garçon, dans une époque d'ordre, vous feriez un ministre capable ; mais dans une époque d'anarchie, vous ferez un héros plein d'astuce, un intrigant de génie.

Ts'ao se réjouit grandement à l'audition de ces paroles."

Les trois Royaumes, Louo Kouan Tchong, trad. Nghiêm toan et Louis Ricaud, Flammarion, 2009.

dimanche 3 novembre 2013

Plaisanterie médiévale

"Après le repas, on faisait la sieste. C'est l'heure des plaisanteries et des divertissements, car après avoir mangé, disait Boccace, il était licite à chacun de faire ce qui lui plaisait. L'artisan bavardait ainsi avec ses voisins sur le seuil de son échoppe. Alors on donnait libre cours à ce penchant jovial, mais grossier, de la farce, parfois cruelle, caractéristique du Moyen Âge. A titre d'exemple, je rapporterai une seule histoire, qui devait beaucoup plaire, tant elle est répandue.

On la raconte à peu près en ces termes : un marchand parti pour un voyage qui dura deux ans. Quand il rentra chez lui, il découvrit que son épouse, la malheureuse, avait eu un fils. Pour se justifier, la femme lui dit qu'un jour, sur les collines, ayant grand soif, elle avait mangé de la neige. L'enfant en était le résultat. Le marchand attendit. Au bout de cinq ans, il repartit en voyage et emmena avec lui le jeune garçon qu'il vendit comme un esclave de l'autre côté de la mer en échange de cent livres. Une fois de retour, sa femme lui demandant où était son fils, il répondit : "Là-bas, le soleil tapait si dur que cet enfant, qui était né de la neige, se liquéfia."

Ce genre de plaisanterie faisait rire les gens au Moyen Âge, alors qu'elle nous paraît atrocement inhumaine aujourd'hui. Chaque époque a son humour."

Une journée au Moyen Âge, Arsenio et Chiara Frugoni, Les Belles Lettres, 2013.

Eh bien moi, je la trouve très drôle, cette historiette.

vendredi 1 novembre 2013

La Rose céleste

"La plaie grâce à Marie ointe et reclose,
cette dame, à ses pieds, qu'on voit tant belle
fut celle qui l'ouvrit et fit poignante.
Dans la tierce rangée que font les stalles
est assise Rachel, en-dessous d'Eve,
aux côtés de Biétris comme on t'a dit.
Sarah et Rébecca, et puis Judith,
et l'aïeule du chantre à qui sa faute
fit écrier par deuil "Miserere",
tu les peux voir de seuil en seuil logées
en descendant, comme de nom en nom
je vais suivant les feuilles de la rose.
En contreval de ce septième rang
sont ordonnées, comme en amont, les Juives,
telle une raie en pleine chevelure ;
car selon le regard que vers le Christ
put adresser la foi, ci est le mur
où les sacrés étages se refondent.
De cette part où en toutes ses feuilles
la fleur est jà murie, là se reposent
ceux qui ont cru en un Christ à venir ;
de l'autre part, où sont coupés de vides
les demi-cercles, là ont leurs assises
ceux qui en Christ avenu se mirèrent.
Et comme, en çà, forment noble cloison
le glorieux escabel de Marie
dame du ciel et sous lui tous les autres,
de même, en face, est assis le grand Jean
qui souffrit, toujours saint, et le désert
et le martyre, et puis l'enfer deux ans ;
et dessous lui est marqué pareil ordre
à François, et Benoît, et Augustin
et autres jusqu'au bas, de tour en tour.
Or mire ici le haut pourvoi de Dieu :
car l'un et l'autre aspect de notre foi
emplira ce jardin d'égale sorte."

Le Paradis, chant XXXII, Dante, traduction par André Pézard, Gallimard, 1965.

mardi 29 octobre 2013

Entrer vivant dans la légende

"De Kadirli à Kozan, de Ceyhan à Adana et jusqu'à Osmaniye, toute la Çukurova apprit que Kalayci, sur les instances d'Ali Safa Bey, avait tendu un piège à Mèmed le mince, pour le compte d'Abdi Agha. Que Mèmed le Mince s'en était tiré sans une écorchure et, qui plus est, avait blessé Kalayci et tué deux de ses amis.

Dans la Çukurova et dans les montagnes du Taurus, l'histoire de Mèmed le Mince circulait de bouche à oreille en s'amplifiant. Tout le monde était du côté de Mèmed le Mince. La population des montagnes, à cause de sa renommée, pouvait défendre Mèmed le Mince contre tous ses ennemis, en tenant compte de tous les dangers qu'elle encourait. A n'importe quel prix.

-- Mèmed le Mince ? disait-on. Mèmed le Mince, un petit gamin. Mais tout cœur, des pieds à la tête. Il vengera le sang de sa mère. Il ne fera pas grâce à Ali Safa Bey de la rancune du village de Vayvay.

Les conséquences de la bataille entre Mèmed et Kalayci se firent encore mieux sentir au village de Vayvay. C'était le soir quand la nouvelle parvint au village. Tout le monde cessa de travailler pour se rassembler sur la place. Les villageois étaient contents. Ils avaient enfin trouvé un soutien. Un soutien comme Mèmed le Mince. Tous étaient en émoi. Chacun inventait quelque chose au sujet de Mèmed le Mince. En peu de temps, il devint légendaire. On lui inventa tant de prouesses, tant de hauts faits, que dix vies humaines n'auraient pas suffi pour les accomplir tous."

Mèmed le Mince, Yachar Kemal, 1955.

Demain, je me remets aux billevesées amusantes. Je crains de fatiguer mes lectrices.

dimanche 27 octobre 2013

Yachar Kemal, le barde écrivain

L'édition du Dede Korkut que j'ai lue comporte, en plus du texte lui-même, plusieurs articles et une préface de spécialistes de la culture turque. Tout ce paratexte est fort intéressant et instructif, ce qui n'est pas toujours le cas dans la collection Aube des Peuples.

La préface, en particulier, est due à la plume d'un écrivain turc, Yachar Kemal, qui a pour particularité d'avoir été lui-même un barde, un conteur d'épopées populaires de tradition orale, un art encore vivace dans la Turquie du XXème siècle. 

Le fait mérite d'être souligné. La tradition orale turque n'est pas la seule a avoir survécu jusqu'au seuil de notre temps, mais partout ailleurs, même si nous possédons des collectes effectuées par des folkloristes, les bardes véhiculant ces traditions n'ont pas pris la plume eux-même pour les coucher sur le papier. Ici, nous avons un barde écrivain. C'est une chance rare. 

Yachar Kemal a écrit des romans mettant en scène les hommes de son pays, peignant la rudesse de leur vie, en s'inspirant des souvenirs de sa propre famille et du trésor de récits épiques dont il était l'héritier. Car notre auteur n'est pas d'un commun lignage : sa famille a compté des Beys, des chefs de tribus nomades, mais aussi de fameux brigands, et il a grandi dans un village dont les habitants venaient juste de se sédentariser. Il a vécu dans une société qui attachait encore un grand prix à ses traditions orales. Toute la gloire de sa famille venait du fait qu'un barde célèbre et admiré, Abdal Zeynikki, avait honoré leur maison en y déclamant des épopées. 

Yachar Kemal rapporte que lorsqu'il entreprit des études, il refusa, par fierté, certaines aides financières auxquelles il pouvait prétendre. Son oncle, consulté à ce sujet, lui dit, pour l'honneur de la famille :

"Ne prends pas cet argent ! Parce que nous, nous sommes d'une maison qu'Abdal Zeynikki a honorée jusqu'à s'y agenouiller pour dire des épopées."

Yachar Kemal devait être prédestiné à devenir barde. D'ailleurs, il était borgne (en raison d'un coup de couteau reçu accidentellement dans son enfance lors d'un rite de sacrifice de béliers), et l'on sait depuis Homère et Odin que la perte d'un œil ou des deux est l'infirmité caractéristique du poète.

Bien que les oeuvres de Yachar Kemal se nourrissent de réminiscences épiques et de tournures orales venues de son art bardique, c'est aussi un homme d'une vaste culture, qui ne se limite pas aux traditions de son pays : il cite avec aisance Homère, Balzac et la Chanson de Roland.

Son oeuvre la plus connue est une série de quatre romans, appelée (assez improprement) par l'éditeur français "la Saga de de Mèmed le Mince". Le héros en est un jeune paysan du Taurus, poussé à la révolte par un Agha (seigneur féodal) tyrannique, qui devient bandit de grand chemin. On est bien près de Robin des Bois, ou des brigands d'honneur du grand classique chinois, Au bord de l'eau. Dans ce roman âpre et grandiose, Yachar Kemal prouve qu'il a tout d'un remarquable conteur.


"Ahmed le Grand était un personnage légendaire dans les montagnes. Les mères berçaient leurs enfants en citant son nom. Ahmed le Grand était une terreur aussi bien qu'une joie pour les populations. Il avait su maintenir ensemble ces deux sentiments pendant des années. Si un bandit n'arrive pas à les inspirer tous les deux à la fois, il ne peut survivre plus d'un an dans les montagnes.

C'est la terreur et l'amour qui font vivre les bandits. L'amour seul est insuffisant ; la terreur seule, c'est la haine. Pendant onze grandes années, Ahmed le Grand ne saigna même pas du nez. Pendant les seize années que dura sa vie de bandit, il ne tua qu'une seule personne _ l'homme qui avait torturé et violé sa mère, pendant qu'il faisait son service militaire.

Quand il était rentré au village, il l'avait su. Après avoir tué cet homme, il avait pris le maquis. cet homme, c'était Hüseyin Agha.

Ahmed le Grand n'avait pas coutume de détrousser les gens. Et, là où il se trouvait, aucun bandit ne pouvait les détrousser à sa place. Il avait l'habitude de choisir un richard de Çukurova, il lui envoyait, par l'intermédiaire d'un de ses hommes de main, une lettre demandant telle ou telle somme. Le richard qui recevait la lettre lui envoyait immédiatement la somme réclamée. Il obtint toujours, centime pour centime, l'argent qu'il exigeait de n'importe qui. [...]

L'argent, Ahmed le grand ne le jetait pas à tout vent. En pleine montagne, d'ailleurs, il n'en avait que faire. Il achetait des médicaments pour les malades des régions qu'il parcourait, un boeuf pour ceux qui n'en possédaient pas, de la farine pour les pauvres."

Mèmed le Mince, Yachar Kemal, 1955.

samedi 26 octobre 2013

Chez les Pictes

Par Toutatis, l'Astérix nouveau est arrivé ! Et j'en ai fait l'emplette.


Ne me regardez pas comme ça. Astérix, c'est la première BD que j'ai lue, enfant. Je les ai tous lus. J'étais obligé d'acheter celui-là : je voulais savoir ce que deviendraient nos Gaulois entre les mains de Didier Conrad et Jean-Yves Ferry, auxquels Uderzo a confié ses personnages.

L'album est plutôt bon. Pas aussi bon que les meilleurs de l'époque Goscinny, mais plusieurs coudées au-dessus des très mauvais albums d'Uderzo seul, tels que La galère d'Obélix ou Le ciel lui tombe sur la tête. Les nouveaux auteurs me semblent prometteurs. Certes, tous les jeux de mots ne sont pas bons, tous les gags ne sont pas excellents, mais il y en a quand même qui arrive à faire rire ou sourire.

Nous retrouvons nos Gaulois semblables à eux-mêmes :


Nos héros découvrent les curiosités de l'Ecosse :


Et ses coutumes locales :


Comme d'habitude, sous le voile gaulois et antique, des allusions sont faites à notre société moderne. Les fonctionnaires sont dans le collimateur :


Bref, pour peu que vous aimiez Astérix, achetez-le donc. Il complétera votre collection, et vous ne le regretterez pas. C'est une très honnête reprise, qui soutient favorablement la comparaison avec les derniers albums d'Uderzo déclinant. Je ne dis pas qu'il restera dans les annales, mais il me donne confiance dans les capacités de ce nouveau duo.

vendredi 25 octobre 2013

La prière du plus grand péril

Le héros Emren, fils de Begil, affronte dans ce passage un champion chrétien.

"Ils s'empoignèrent du haut de leurs montures, se désarçonnèrent. L'infidèle était plus fort, et le garçon eut le dessous. Il s'adressa à Dieu le Très-Haut - voyons en quels termes :

"Tu es plus haut que les plus hauts, ô Dieu le Très-Haut,
Nul ne sait comment Tu es, ô mon beau Dieu !
Tu as placé la couronne sur la tête d'Adam,
Tu as maudit Satan,
Pour un péché Tu l'as mis hors de ta demeure !
Tu laissas capturer Abraham,
Tu le couvris, mon Khan, avec du cuir,
Tu le fis jeter au feu,
Tu fis du feu un jardin !
Je me réfugie en ton unicité,
Cher Allah, mon maître, aide-moi !"

L'infidèle dit : "Garçon ! Vaincu, tu pries donc ton Dieu à présent ? Si tu as un Dieu, moi j'ai soixante-douze temples pleins d'idoles !" Le garçon répondit : "Toi, le maudit hérétique, si toi tu implore tes idoles, moi je me réfugie en mon Dieu, qui, du néant, créa les mondes !"

Le Très-Haut ordonna à l'ange Gabriel : "Vas-y, j'accorde à ce serviteur la force de quarante hommes !" a-t-il dit.

Le garçon s'empara de l'infidèle et le frappa par terre. De son nez, le sang coulait comme d'un robinet. Comme un faucon, le garçon lui sauta à la gorge.

L'infidèle lui dit : "Brave, comment nomme-t-on votre religion ? Je choisis la tienne !" Levant le doigt et récitant la profession de foi, il devint musulman."

Le Livre de Dede Korkut, récit de la Geste oghuz, traduit du turc par Louis Bazin et Altan Gokalp, Gallimard, coll. "L'aube des peuples", 1998.

Lire l'épopée turque, c'est voir nos épopées se refléter dans un miroir. Dans ce passages, les parallèles avec nos chansons de geste (la prière épique, l'ennemi considéré comme polythéiste, l'assistance divine au héros, la conversion de l'adversaire valeureux...) sont saisissants.

jeudi 24 octobre 2013

Une victoire des Oghuz

"Les Beys des masses oghuz firent leurs ablutions d'une eau pure, touchèrent le sol de leur front blanc, firent une prière rituelle en deux parties et invoquèrent Muhammed au beau nom. Les roulements de tambour retentirent. Il y eut un combat faisant penser au Jugement dernier.

Le champ de bataille fut couvert de têtes. Kazan fit hurler Sökli Melik en le jetant à bas de son cheval. Delü Dundar frappa de son épée Kara Tekür et le jeta à terre. Kara Budak jeta à terre Kara Arslan Melik. Dans les vallées, les mécréants subirent un désastre. Sept seigneurs mécréants furent passés au fil de l'épée.

Beyrek, Yegenek, Kazan Bey, Kara Budak, Delu Dündar, Oruz Bey, fils de Kazan, marchèrent sur la citadelle. Beyrek arriva auprès de ses trente-neuf braves compagnons et les trouva sains et saufs. Il rendit grâce à Dieu. Ils brûlèrent l'église des mécréants et édifièrent à sa place une mosquée. Ils tuèrent les prêtres. Ils lancèrent l'appel à la prière et firent réciter la khotba au nom de Dieu. On réserva pour le Khan des Khans Bayindir Khan le cinquième du butin : oiseaux multicolores, étoffes de qualité, jolies filles, draps d'or de neuf sortes."

Le Livre de Dede Korkut, récit de la Geste oghuz, traduit du turc par Louis Bazin et Altan Gokalp, Gallimard, coll. "L'aube des peuples", 1998.

Je crois que ça m'aurait plu, la vie de guerrier oghuz. Je l'ajoute au nombre de mes vies ailleurs.

Quatre sortes de femmes (2/2)

"Venons-en à celle qui se gonfle comme une balle ! Elle s'est levée avec fracas. Sans se laverles mains ni le visage, elle a couru en tous sens d'un bout à l'autre du campement, raconté et écouté des potins jusqu'à midi passé. Après quoi elle est revenu à sa tente, et elle a constaté qu'un chien voleur et un grand veau y avaient tout mis sans dessus dessous : on aurait dit un poulailler ou une étable à boeufs. Alors elle crie à ses voisines : "Les filles ! Zeliha, Zübeyde, Urüveyde, Can-kiz, Can-pasa, Ayna-Melek, Kutlu-Melek ! Je n'étais pas partie pour mourir ou disparaître ! J'allais toujours coucher dans cette maudite tente ! Comment est-ce possible que vous n'ayez pas un seul instant jeté un coup d’œil à ma tente ! Le droit du voisin est un droit sacré !" Que les bébés d'une telle femme, Messire, ne grandissent pas ! Qu'une telle femme ne vienne pas à ton foyer !

"Venons-en à celle pour qui tout ce que tu dis est vain ! Si un hôte très cher arrive d'une plaine ou d'un désert lointain et que le mari soit dans la tente et lui dise : "Allons, apporte du pain, pour que nous mangions, et lui aussi ! Il ne reste pas de pain cuit, et il faut manger !", cette femme répond : "Qu'est-ce que je peux faire ? Dans cette tente de malheur, il n'y a ni farine ni crible, et le chameau n'est pas revenu du moulin ! Tout ce qui pourrait venir, que ça vienne à ma croupe !" Et elle se tape sur le cul, faisant face à l'hôte et tournant sa croupe vers son mari. Si l'on dit mille paroles, elle n'en entend pas une ; elle ne prête pas l'oreille à ce que dit son mari. Celle-là est de la race de l'âne du prophète Noé. Dieu t'en garde aussi, Messire ! Qu'une telle femme ne vienne pas à ton foyer !"

Le Livre de Dede Korkut, récit de la Geste oghuz, traduit du turc par Louis Bazin et Altan Gokalp, Gallimard, coll. "L'aube des peuples", 1998.

Ils m'ont l'air pleins de bon sens, ces Turcs. Qu'en dites-vous, belles lectrices ?

mercredi 23 octobre 2013

Quatre sortes de femmes (1/2)

"Le barde dit, d'après les propos de Dede Korkut : "Il y a quatre sortes de femmes. L'une est de la race qui dessèche. L'autre est celle qui se gonfle comme une balle. Pour l'une, tout ce que tu peux dire est vain. Une autre est le pilier de la tente.

Le barde dit : "Le pilier de la tente, c'est celle qui, si de la plaine ou du désert arrive un hôte et qu'il n'y ait pas d'homme dans la tente, le fait manger et boire, l'honore et le respecte, puis lui donne congé. Celle-ci est de la race d'Aïcha et de Fatima, Messire ! Que ses bébés grandissent ! Qu'une telle femme vienne à ton foyer !

"Venons-en à celle qui est de la race qui dessèche. Elle se lève comme une folle. Sans se laver les mains ni le visage, elle regarde avec envie neuf épaisses galettes et un seau de yoghourt, et elle s'en empiffre tant qu'elle peut, puis elle se frappe les flancs et s'écrie : "Depuis que j'ai été mariée à cet homme -maudite soit sa tente ! -, mon ventre ne s'est plus rassasié, mon visage n'a plus souri, je n'ai plus eu de sandales aux pieds, ni de voile au visage ! Ah, s'il avait pu mourir, et que j'en ai épousé un autre, j'aurais eu une vie plus conforme à mes espoirs !" Que les bébés d'une telle femme, Messire, ne grandissent pas ! Qu'une femme comme cela ne vienne pas à ton foyer !"

Le Livre de Dede Korkut, récit de la Geste oghuz, traduit du turc par Louis Bazin et Altan Gokalp, Gallimard, coll. "L'aube des peuples", 1998.

Je suis en train de m'offrir une véritable orgie d'écriture et de lecture. Je pensais vous parler du livre de Dumézil sur les fonctionnaires du monde franc, que j'ai déjà bien entamé, mais Dede Korkut m'attendait en embuscade, et je suis tombé dedans tête la première. C'est un régal dont je n'ai pas fini de vous parler.

mardi 22 octobre 2013

Ce dont il va être question ici prochainement.

Les nouvelles technologies, je n'en ai jamais douté, sont choses du diable. Au moins ai-je trouvé comment brancher mon téléphone sur mon ordinateur. Malgré une connexion très instable qui n'incite guère à passer son temps sur internet, je vais essayer de revenir aux affaires.

Il y en aura pour tous les goûts.



vendredi 18 octobre 2013

Un léger contretemps

L'installation d'internet et du téléphone ne s'étant pas déroulée aussi bien que prévu, je dois passer par le système D pour me connecter. Sans être totalement coupé du net, je vais sans doute m'y faire plus rare le temps que ce menu problème soit résolu, ce qui ne saurait tarder. Du moins, je l'espère.

mercredi 16 octobre 2013

Spiritualité du désert


"Les impressions, les sensations, les frissons des sens, les bruits, les silences, les pensées du désert viennent de si loin qu'elles semblent venir de l'infini lui-même. Cette lumière qui tombe en pluie de feu sur les collines ou sur les plaines nues n'a rejailli sur aucun toit des villes, et n'est souillée d'aucune fumée des foyers des hommes. Pendant le jour, rien ne s'interpose entre l'âme et son auteur. On sent la main du Créateur, invisible mais palpable, sur sa création. On s'attend à chaque instant à le voir apparaître au milieu de cette mer de clarté qui le voile, ou aux limites de cet horizon si vague qu'il semble aboutir à l'inconnu.

Pendant la nuit, le regard se promène à travers les étoiles, les suit ou les devance dans leurs évolutions, et assiste, pour ainsi dire, à ce mécanisme dévoilé des mondes qui est l'acte de foi des cieux. La religion, cet acte de foi de la terre, est née de l'astronomie dans les déserts de la Chaldée. Les lettres qui composent le nom divin y sont lues en caractères plus resplendissants et plus profonds sur ces pages du firmament. L'imagination s'y nourrit de divisions et de prestiges ; les apparitions surnaturelles, ces incarnations de la vérité dans des songes, s'y succèdent depuis le commencement du monde. 

L'homme, oppressé des mystères de piété et de foi, s'y passionne pour la seule passion digne de lui, la passion de l'infini et de l'éternité. Tous les grands cultes sont émanés de ces solitudes, depuis le Dieu Astre, foyer des mondes de Zoroastre, jusqu'à l'Allah de Mahomet ; depuis le Dieu législateur Jéhovah de Moïse, jusqu'au Dieu Verbe, cherché à travers la nuit par les bergers de Bethléem.

L'Arabe, mystérieux comme le silence, méditatif comme la nuit, concentré comme la solitude, fanatique de merveilles comme l'éternelle évocation du secret des cieux, a des sens de plus que nous pour sentir Dieu dans le désert. Sa vie est une adoration perpétuelle, que rien ne distrait du Créateur. L'immensité est avant tout un temple. Il n'y a point d'athéisme face à face avec cette nature. Prenez un athée de l'Occident, et jetez-le pour quelques années dans l'Orient : il en sortira guéri de cette infirmité de l'âme. L'athéisme n'a pu naître qu'à l'ombre, dans l'irréflexion et dans le vertige des cités de l'Occident. Le soleil tue l'athéisme, comme ces poisons froids qui ne germent que dans la nuit.

L'espace, qui appartient sans limite au regard, donne aussi à l'Arabe un sentiment plus fier et plus libre de sa dignité. La foule écrase les hommes, la solitude les relève. Quiconque est seul se sent grand, parce qu'il ne se mesure qu'à sa grandeur naturelle, et non à l'imperceptible valeur numérique que son être représente dans l'incalculable multitude d'une ville populeuse ou d'une nation. Ce sentiment de sa grandeur personnelle rend l'homme incapable d'avilissement, rebelle à la tyrannie, inapte à la servitude. Il obéit à sa religion, à la souveraineté divine de la famille, aux moeurs, aux coutumes, ces lois de l'habitude, jamais à la force sans droit. Il a son coursier pour la fuir, son arme pour la combattre, l'espace pour y ensevelir sa liberté ; ses défauts sont ceux des rois, non ceux des esclaves. Il est généreux, compatissant ; il respecte le vaincu, il protège l'enfant, il divinise la femme ; il donne asile à tout ce qui l'implore, même à son ennemi. Il traite ses esclaves comme des frères adoptifs que la Providence lui a donnés, comme une seconde famille inférieure dont il est le tuteur, jamais le tyran.

Tels sont les principaux caractères de l'Arabe errant des trois Arabies, depuis Abraham jusqu'à nos jours. Il était nécessaire de les décrire avant de raconter l'histoire d'Antar, le David moderne du désert, histoire et poëme tout à la fois, où le poëte, l'amant et le héros ne sont qu'un même homme, et se confondent pour émerveiller les Arabes dans les trois prestiges qui exercent le plus d'empire sur leur imagination : l'héroïsme, l'amour et la poésie."

Antar, Alphonse de Lamartine, éd. Michel Lévy, 1863.

Je m'en vais

ça y est. Les derniers bagages sont empaquetés. Demain, je quitte ma Normandie pour de bon. J'aurai de nouveau accès à internet dès jeudi, si tout se passe comme prévu, et je ne vous abandonnerai donc pas.

Naguère, j'étais souvent venu en Normandie pour y passer des vacances, auprès de mes grand-parents. J''en avais visité quelques sites, et je garde des souvenirs d'enfance de promenade dans la forêt d'Evreux (il m'est même arrivé de m'y perdre !). C'est aussi mon grand-père, qui avait ses lettres, qui m'a mis entre les mains mon premier dictionnaire de mythologie, mon premier La Varende...

La Normandie était donc importante pour moi depuis longtemps, mais jamais je n'y avais véritablement vécu. Je suis heureux que l'occasion m'en ait été donnée. 

Oh, je ne peux pas dire que mes expériences professionnelles dans la région aient été passionnantes, mais je n'ai pas non plus à m'en plaindre. Et puis, j'ai trouvé mieux ailleurs. C'est l'essentiel.

Je ne suis pourtant pas triste de la quitter, ma Normandie. Je sais que je n'en serai pas bien loin, que j'y reviendrai à l'occasion. Pas d'adieux mouillés, voulez-vous. Il n'y a vraiment pas lieu. Je suis au contraire bien content de me lancer dans une carrière qui promet, enfin, quelques perspectives à long terme. Les CDD d'un mois renouvelés à répétition, on s'en lasse.



Ce dont je suis le plus heureux, c'est que cette année passée en Normandie m'a permis de faire la connaissance de Normands fort intéressants, tels que le bon Didier Goux et son irremplaçable épouse, le sage Jacques Etienne et le docte Michel Desgranges. Autant de gens qui j'ai eu plaisir à rencontrer, et que j'aurai plaisir à revoir à l'avenir. Je ne doute pas que ce sera le cas.

Je note que tous sont un peu plus âgés et beaucoup plus cultivés que moi, ce qui m'a rendu leur conversation fascinante, stimulante, et parfois aussi un peu intimidante, il faut l'admettre. Vous commencez à me connaître : j'ai la prétention de maîtriser assez bien mon petit domaine (la littérature médiévale), mais en dehors de cela, j'ai des lacunes qui me font monter le rouge au front lorsque je converse avec un Goux ou un Desgranges.

Mais je n'eusse pas voulu qu'il en fût autrement. Somme toute, les gens qui en savent plus que vous ont plus à vous apprendre.

Pour finir, notez qu'après vous avoir entretenues de la légende de saint Denis, je vous propose de découvrir la bataille de Tolbiac, comme vous ne l'avez jamais lue. Je vous gâte, belles lectrices, vous en conviendrez.

mardi 15 octobre 2013

Arrête ton charre, Rabbia !

Comme je vous le confiais récemment, ma diète littéraire est plutôt réduite, ces derniers jours, du fait de l'éloignement de ma bibliothèque. Une privation cruelle, pour quelqu'un qui a l'habitude de toujours avoir plusieurs livres en train en même temps. Enfin, j'avance dans ma relecture de Gagner la guerre.

A un moment donné, notre fringant héros, Benvenuto Gesufal, se trouve contraint de prendre la poudre d'escampette, poursuivi par toute la soldatesque de sa ville pour un crime qu'il n'a pas commis. Enfin, j'imagine que ce serait le cas dans un roman de cape et d'épée plus classique, mais bref...

Acculé dans une écurie par une troupe de sicaires, conduite par le redoutable spadassin Rabbia Mezzasole, notre preux chevalier se voit sommé de ne pas faire de grabuge. Il y répond par une réplique cinglante :

"Arrête ton charre, Rabbia !"

Le jeu de mot est transparent, mais quelle curieuse manière d'orthographier "char" ! Avais-je pris Jaworski en défaut ? Une faute aussi déshonorante avait-elle échappé à sa vigilance ? Le grand homme vacillait sur son piédestal ! Allais-je devoir, comme le fier Sicambre, brûler ce que j'avais adoré ?

Je n'osai y croire. J'entrepris des recherches, qui m'amenèrent à découvrir l'origine de l'expression. Celle-ci repose sur un jeu de mot entre le char (le véhicule) et le charre (l’exagération, du verbe "charrier"), chose que j'ignorais tout à fait. Jaworski, en choisissant cette orthographe, rappelle donc à ses lecteurs un mot qui me semble aujourd'hui bien oublié.

Finalement, non seulement je n'ai pas à brûler le livre, mais j'ai appris quelque chose.

Pour conclure : mes derniers billets ici, j'en suis conscient, ne s'envolent pas vers les cimes de l'intellectualité. Le niveau est peut-être meilleur là-bas. J'essaierai de toute façon de faire mieux, dès que mon déménagement sera achevé.

dimanche 13 octobre 2013

Dimanche 13 octobre

Rien ici.

Mais vous pouvez allez découvrir la légende de saint Denis sur mon autre blog.

Si vous n'avez pas peur de côtoyer des individus qui ont mauvais genre, je vous suggère aussi d'aller écouter ça. Honnêtement, ils en font trop avec les bruitages, c'est plus ridicule qu'autre chose, mais si vous passez outre, l'interview peut valoir la peine d'être écoutée.

vendredi 11 octobre 2013

Courtoisie

Cette fois, c'est la fin. Il ne me reste plus rien sous  la main, plus aucun livre, à part Gagner la guerre de Jaworski, un dictionnaire d'ancien français, et quelques ouvrages que m'a prêtés Didier Goux. Parmi eux, le Dictionnaire égoïste de la littérature française de Charles Dantzig, un ouvrage dans lequel j'ai picoré avec plaisir. Je recommande ce livre drôle, incisif, érudit et injuste à tous les amoureux de littérature. Evidemment, je suis parfois en désaccord avec Dantzig, dont les goûts et les jugements diffèrent grandement des miens, mais la forme est toujours séduisante, et comment s'agacer sérieusement de tant d'esprit ? Acceptons la raillerie, puisqu'elle est bien tournée.

"Courtois : Dans les romans courtois, les hommes sont des benêts portant heaume qui assomment des dragons pour plaire à des chipies à hennin. Quand ils sont revenus, la chipie (ou Dame), satisfaite, enlumine son Livre des Records. Le courtois, c'est de l'héroïsme mièvre.

Et la grande ruse des femmes du Moyen Age : elles ont poussé les hommes à inventer le style courtois, qui donne un aspect viril à la politesse et la rend applicable par les enfants vieillis qui portent le nom d'hommes. Les hommes sont comme Wencelas dans La Cousine Berte : "Montrez un précipice à un Polonais, il s'y jette aussitôt." Le précipice, ce furent les croisades, pendant lesquelles les femmes gouvernèrent les châteaux.

Le style courtois a infecté la littérature française à vie. Corneille en est plein. Dans Pompée, Rodogune et Héraclius conquièrent afin de rapporter un os à leur maîtresse. Racine a tenté de saboter cet ordre, et c'est dans ce sens qu'il n'est pas féminin. Au XXe siècle, Aragon se pare du style courtois pour écrire Les yeux d'Elsa.

Toute divinisation est une injustice et un esclavage. La raison s'en indigne, la modération y meurt. Le style courtois est une impertinence, envers les hommes, les femmes, l'intelligence et la sensibilité.

Tout le Moyen age n'a pas été servile. Il existe un fabliau du XIIIe siècle, "Le chevalier qui fit les cons parler" où un chevalier reçoit de trois fées, en remerciement d'un service rendu, trois dons : "où qu'il aille il sera bien reçu ; s'il adresse la parole au sexe d'une femme ou d'une bête femelle, celui-ci répondra, à défaut ce serait le cul." Il en tire fortune. C'est la télé-réalité."

jeudi 10 octobre 2013

Dans ce billet : une paire de roberts !

Je suis de nouveau de retour, et cette fois, comme on me l'a demandé, je ramène quelques photos. Très franchement, un déménagement n'est pas ce qu'il y a de plus photogénique, mais ma foi...

ça, ce sont des cartons.
ça, ce sont des bibliothèques.
Mes La Varende me regardent d'un drôle d'air. Je crois qu'ils m'en veulent de leur avoir fait quitter la Normandie.

ça, ce sont des livres

C'est moi qui fait vivre les éditions Honoré Champion.

J'ai mis les bouquins les plus lourds en bas.
La cinquième bibliothèque, arrivée ensuite.

ça, c'est mon lit.

J'ai reçu mon premier colis à ma nouvelle adresse. C'est émouvant.

Un crochet en chemin, sur les pas du fameux écrivain Didier Goux.

ça, c'est une branche.

Voilà, voilà.

lundi 7 octobre 2013

Où l'on repart

Tout ceci est en train de devenir un brin répétitif, mais demain, je retourne à Orléans. Ce n'est pas encore le voyage final, mais on s'en rapproche.

Je tacherai de prendre des photos, même si mes travaux ne sont pas aussi épiques que ceux auxquels nous a habitués le bon Jacques Etienne.

A bientôt, belles lectrices.

Le Lai de Guingamor 4/4

Puis ils se rendent au château,
Si resplendissant et si beau,                  600
Dont je vous ai déjà parlé,
Mais il n’est plus abandonné :
Trois-cent chevaliers bien vêtus
Et des varlets, trois-cent ou plus,
Accueillent avec grande joie                 605
La demoiselle, et l’or chatoie
Sur les habits de la mesnie.
C’est une noble compagnie :
Les uns nourrissent des oiseaux,
Des éperviers mués et beaux                610
Ou des autours aux yeux brillants ;
D’autres font entendre des chants,
En s’accompagnant de la rote
Dont jaillit mainte claire note ;
D’autres se mesurent aux tables           615
Ou à d’autres jeux délectables.
Dam Guingamor met pied à terre,
Et éprouve une joie entière
En remarquant dix chevaliers
Qui viennent à lui volontiers :    620
Ce sont les gens de son pays
Que l’on croyait perdus, occis
En chassant le blanc sanglier.
Chacun d’eux est sain et entier !
Heureux, Guingamor les embrasse,      625
Ne songeant plus guère à la chasse.
Le bon chevalier est comblé
De la belle hospitalité
Qu’on lui accorde en ce palais,
La plus riche qu’on vit jamais : 630
D’abord un fastueux festin
Où coule à flot le meilleur vin,
Son de harpes et de vielles,
Chants de varlets et de pucelles,
Et tous les plaisirs de l’amour   635
Qu’il goûte, la nuit et le jour,
Avec sa ravissante amie
Qui ne les lui refuse mie.
Il admire fort la noblesse
Et la beauté, et la richesse                    640
De cet endroit plein de splendeur.

Après deux jours de grand bonheur,
Il redemande son brachet
Et le blanc porc de la forêt,
Car il veut aller raconter                       645
A son oncle, sans plus tarder,
Cette aventure qu’il a eue.
Puis il reviendra à sa drue.
« Ami, dit-elle, vous aurez
Porc et brachet, si vous voulez,            650
Mais à rien ne sert de partir,
Et je dois vous en avertir :
Trois-cent ans se sont écoulés,
Non deux jours. Vos drus et privés
Sont tous morts depuis très longtemps, 655
Et les enfants de leurs enfants
Sont retournés à la poussière.
Personne, dans la terre entière,
Les ayant connu, ne subsiste.
Guingamor, n’en soyez pas triste,                     660
Et renoncez à ce voyage. »
A ces paroles, le visage
Du preux Guingamor devient blême.
Il répond à celle qu’il aime :
« Demoiselle, je ne puis croire              665
Si aisément à votre histoire !
Je dois aller vérifier,
Afin de m’en persuader.
Si ce que vous dites est vrai,
Je m’en reviendrai sans délai                            670
Auprès de vous, ma gente amie. »
Voyant que le preux se méfie,
La noble pucelle lui dit :
« Respectez donc cet interdit :
Lorsque, regagnant votre terre,                        675
Vous aurez franchi la rivière,
Ne mangez ni ne buvez rien !
Surtout, souvenez-vous en bien,
Car ce serait votre malheur
Et votre fin, j’en ai bien peur,               680
Que de manger un seul morceau
De l’autre côté de cette eau. »
Puis on amène son cheval,
Son brachet rapide et loyal ;
On lui livre le sanglier,                          685
Dont il a tôt fait de trancher
Le chef, pour en faire présent
A son oncle, s’il est vivant.
Sans plus tarder, il monte en selle
Et, escorté de la pucelle,                                  690
Il se rend jusqu’à la rivière
Qui traverse la lande claire.
Adonc, au moyen d’un bateau,
Guingamor en traverse l’eau.

Il chevauche jusqu’à midi,                                695
Sans reconnaître autour de lui
Le bois qu’il avait déjà vu.
Pourtant, il ne s’est pas perdu,
Mais la forêt s’est agrandie,
A poussé et s’est enlaidie.                    700
Guingamor cherche son chemin,
Craignant que cela ne soit vain.
Sur sa dextre, il entend frapper
De sa cognée un charbonnier,
Occupé à couper du bois                     705
Afin d’alimenter, je crois,
Son feu pour faire du charbon.
Guingamor, guidé par le son,
Vient saluer le charbonnier,
Et s’empresse de demander                 710
Des nouvelles de son cher sire.
« Moi, je ne peux rien vous en dire,
Répond le pauvre charbonnier.
Ce roi a bien du trépasser
Il y a trois-cent ans ou plus.                 715
Les vieillards aux propos confus
Parlent parfois d’un sien neveu,
Qui partit avec son épieu
Pour chasser un sanglier, mais
On dit qu’il ne revint jamais. »  720
Guingamor a bien du chagrin
De la mort de son souverain.
Il se présente au charbonnier :
« Hélas, je suis ce chevalier
Dont tu viens de m’entretenir ! 725
Et moi qui croyais revenir
Et retrouver mon oncle en vie !
Les paroles de mon amie,
Qui ne me semblaient point croyables,
S’avèrent par trop véritables ! »                       730
Lors, il raconte son histoire,
Pour que l’on en garde mémoire,
Au charbonnier, et lui remet
Le chef du porc de la forêt,
Qui lui servira à prouver                       735
Tout ce qu’il vient de lui conter.
Le pauvre homme le remercie.
Guingamor, n’ayant pas envie
De s’attarder là longuement,
Fait volter son coursier fringant 740
Pour retourner à la rivière,
Et quitter à jamais sa terre.

Mais une grande faim l’assaille :
De peu s’en faut qu’il ne défaille.
Avisant un pommier sauvage,   745
Il y cueille – ce n’est point sage ! –
Trois pommes qu’il mange aussitôt.
Il a oublié comme un sot
L’interdit de la demoiselle.
Lors, perdant sa jouvence belle,           750
Il vieillit en quelques instants
Comme on ferait en trois-cents ans !
Il en perd toute sa vigueur
Et, pour couronner son malheur,
Il tombe de son bon coursier.               755
Là, incapable de bouger,
Il pousse mainte amère crainte.
Le charbonnier, empli de crainte,
S’attend déjà à ce qu’il meure,
Avant que passe une seule heure !        760
Mais voici que deux demoiselles,
Montant non point des haridelles
Mais deux excellents palefrois,
S’en viennent à travers le bois
Jusques auprès de Guingamor, 765
Affaibli, mais vivant encor.
Elles le blâment durement
D’avoir enfreint si follement
L’interdit qui lui fut donné,
Mais avec beaucoup de bonté, 770
Elles le mettent à cheval
Et l’emmènent tant bien que mal
En direction de la rivière.
Usant du bateau dont, naguère,
S’est servi le bon chevalier,                  775
Elles l’aident à traverser
Avec son chien et son coursier.

Ayant tout vu, le charbonnier
Retourne chez lui en courant.
Puis il va partout racontant                   780
Ce qu’il a vu et entendu.
Il n’est que malaisément cru,
Mais solennellement, il jure
Qu’est véridique l’aventure.
A son roi, il offre la tête                       785
Du sanglier, qu’à mainte fête,
Le souverain exhibera.
Pour empêcher que tout cela
Ne sombrât un jour dans l’oubli,
Le roi fit faire un lai joli             790
Pour aider à s’en remembrer,
Et je viens de vous le chanter.