merlin

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jeudi 12 septembre 2013

Même pas mort

Si j'étais doué pour faire partager mes enthousiasmes, je crois que ça se saurait. Après tout, je n'ai pas réussi à faire ouvrir une seule chanson de geste à qui que ce soit en trois ans.

Alors comment vous convaincre de lire Même pas mort, de Jean-Philippe Jaworski ?

Je pourrais commencer par vous dire qu'il s'agit d'un roman proto-historique qui prend pour cadre une période mal connue où l'histoire se mêle au mythe (le VIe siècle avant JC en Gaule), et utilise des événements plus ou moins fabuleux relatés par Tite-Live, brouillant délibérément les frontières entre roman historique et ce qu'il est convenu d'appeler fantasy.

Je pourrais vous dire que Jaworski s'est, à l'évidence, très sérieusement documenté, et que même s'il a pris l'Histoire à la hussarde avec l'Histoire les libertés qu'on sait qu'un écrivain à le droit de prendre avec elle, l'univers dans lequel il nous plonge donne une impression de réalité, de solidité remarquable.

Je pourrais vous assurer que Même pas mort est une épopée, dont le protagoniste et narrateur, Bellovèse, forge consciemment son destin de héros épique, mais sans que jamais le héros en lui n'étouffe l'homme : dans ce livre comme dans les précédentes oeuvres de Jaworski, ce sont les méandres de l'âme humaine que nous sommes conviés à explorer.

Je pourrais ajouter que c'est un roman envoûtant et superbe, à la narration habile et raffinée jusqu'à la préciosité, où les souvenirs sont enchâssés dans d'autres souvenirs, se confondent et se mêlent en une troublante mise en abîme ; que la trame narrative est la moins linéaire que j'ai eu l'occasion de découvrir depuis Tristram Shandy, et que l'on se laisse entraîner sans renâcler, de tableau en tableau, tant les transitions sont adroitement ménagées.

Je pourrais vous dire aussi que Jaworski est un artiste du verbe, qui chantourne ses phrases avec une infinie patience et les sertit de mots rares comme un collier de pierreries ; qu'il se fait en particulier le chantre d'une nature qu'il décrit avec un soin maladif, mais que chez lui la nature n'est pas seulement belle : elle est animée, hantée de présences, saturée de sacré, si bien que je ne la puis comparer qu'à celle des romans d'Henri Bosco, avec ses âpres collines, ses eaux vivantes et ses sangliers de pierre cachés dans le ventre des montagnes.

Je pourrais même vous en citer un extrait, pour que vous en jugiez :

"Très vite, sous le couvert des arbres, nous perdions les repères familiers. Les ombrages nous plongeaient dans un espace crépusculaire, les meuglements de nos troupeaux se faisaient assourdis et lointains. Le parfum humide des sous-bois ouvrait nos âmes à des promesses de chasse. Redoutée par les hommes, la forêt pullulait de vie sauvage. Nos incursions étaient souvent signalées par le cri rauque des geais, et nous entendions croûler et cajacter dans les fourrés. Les terrains meubles étaient imprimés par les coulées du gibier, que parsemaient laissées et bousards ; autour des souilles piétinées, les troncs portaient d'abondantes houzures de boue séchée, quelquefois plus hautes que nous, ce qui incitait Suobnos à se défier des grands vieux sangliers ; parfois, nous tombions sur des fondrières moussues, sur des régalis, voire sur le beau cercle d'herbes couchées d'une reposée, et il nous prenait des envies d'affûter nos javelines pour partir à la billebaude. Toutefois, le devin protestait contre nos foucades braconnières. Il disait que les animaux de la forêt avaient leurs pâtres, comme les vaches dans leur pré, et qu'il n'était guère prudent de marcher sur les brisées des gardiens du bois."

Je pourrais faire tout cela, mais je suis tellement persuadé que cela ne servirait à rien que j'en perds courage ; c'est pourquoi je n'en ferai rien.

14 commentaires:

  1. Un petit coup de mou ce matin? Besoin de se faire dorloter par ses lecteurs, hmmm?
    Alors je vais vous dire quelque chose : effectivement je n'ai lu aucun des ouvrages dont vous avez parlé avec talent. Je n'ai simplement pas le temps, et déjà plusieurs années de retard dans la liste de mes lectures. Je suis hors concours en quelque sorte. J'ai par exemple un roman de La Varende qui traine sur ma table de nuit depuis des mois et je suis quasi sûr qu'il y restera longtemps encore. Mais je l'ai fait lire à d'autres, qui ne l'auraient jamais lu sans cela.
    La conclusion est très simple : VOUS NE POUVEZ JAMAIS SAVOIR, sauf exception, SI VOS CONSEILS SONT SUIVIS. Les gens qui lisent les livres dont vous parlez, c'est comme les trains qui arrivent à l'heure : ils ne font pas parler d'eux.
    Alors sac au dos, et en avant marche!

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    1. Aucun coup de mou, rassurez-vous. C'est un pur procédé d'écriture, puisqu'il est bien évident que je viens de faire tout ce que j'ai dit que je ne ferais pas.

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    2. Mat pratique la prétérition comme s'il n'avait fait que ça toute sa vie !

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  2. Hum… il ne me dit rien qui vaille, votre Jaworski, si j'en juge par l'extrait proposé. Affûter mes javelines pour partir à la billebaude ne me tente pas plus que ça…

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    1. Mais d'après mon dictionnaire historique, il s'est agi d'un terme du vocabulaire de la chasse véritable, avant qu'il ne désigne, par extension, une "chasse" photographique.

      Et puis, à quoi sert d'avoir un bouvier bernois de la taille d'un ours et de vivre dans un coin de campagne normande, si on n'affûte jamais ses javelines pour partir chasser à courre, je vous le demande !

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  3. Ma mère qui était une bonne conteuse me parlait souvent des aventures cocasses de son vieux voisin polonais, allant même jusqu'à imiter sa voix dans un épisode où il buvait cul-sec un verre de rhum à 70°.
    Par un malheureux hasard il n'était jamais là quand je passais des vacances chez ma mère. J'en étais très frustré.
    Une fois pourtant le hasard fut clément et me voici invité à un souper où il serait.
    Quelle déception ! Rien dans ce bonhomme ne correspondait à l'idée désopilante que je m'en étais faite.
    J'aurais voulu ne l'avoir jamais rencontré, et le pire c'est que je m'en doutais.
    J'espère que vous ne vous demandez pas pourquoi je vous raconte ça, ce serait trop horrible.

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    1. Chasser à courre avec un bouvier bernois. Pffh. J'espère bien ne jamais vous rencontrer.

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    2. En ce cas, je ne vous poserai pas la question.

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    3. Alors je me suis peut-être mal exprimé car ce n'était pas le but (pour une fois ajouteraient les mauvaises langues).

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    4. J'avais dû mal interpréter vos propos sibyllins. Je me suis donc mépris. Navré.

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  4. C'est drôle, mais je me sens de l'avis de M. Goux, sur ce Jaberwocky non-carrolien.

    Et, confidence, vous m'avez fait lire un peu des aventures de Guillaume...

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