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vendredi 4 décembre 2015

César, c'est un Jules !

Etant désormais un peu moins pris par ailleurs, je vais tâcher de me remettre aux blogs. Mollement, comme toujours : si j’arrive à me tenir à une moyenne de deux billets mensuels, ce sera déjà beau.

Lors de mon dernier passage à Paris, je me suis rendu à la librairie Guillaume Budé où j’ai fait l’emplette de quelques livres. Parmi eux, les Douze Césars de Suétone, ouvrage qui me donne l’occasion de réviser agréablement mon Histoire romaine, hélas fort rouillée. Suétone est sans doute un écrivain médiocre, qui ne fait pas montre de beaucoup d’art de la composition et rapporte de la même manière les évènements importants et les trivialités. Pourtant, grâce à cela, il livre une foule d’anecdotes et de petits faits, peut-être d’un intérêt historique limité mais précieux pour qui veut humer l’atmosphère de l’époque, et mettre un peu de chair et de sang dans l’image qu’il se fait des personnages évoqués.

Suétone rassemble tous les faits de manière thématique. Par conséquent, tous les crimes et les atrocités perpétrés par les Césars, qui pourraient être dispersés durant le cours de leur vie, sont livrés à la suite les uns des autres, ce qui finit par donner l’irrésistible impression, pour certains d’entre eux, d’avoir affaire à de véritables monstres. Si notre ami Jules, bien connu des lecteurs d’Astérix, est pour Suétone un personnage plutôt nuancé chez qui s’équilibrent les traits positifs et négatifs, si Auguste apparaît comme un souverain brillant et, somme toute, admirable, tout se gâte avec l’affreux Tibère, et les choses ne s’arrangent pas avec le monstrueux Caligula. J’en suis à Claude. Néron arrive ensuite et nous savons tous quelle est la réputation de ce dernier. Pour qui voudrait écrire le scénario d’une de ces séries historiques modernes où il est de bon ton que de fortes doses de sang et de sexe soient fournies au téléspectateur tous les quarts d’heure pour l’empêcher de zapper, Suétone serait sans nul doute une mine.

Mais ne nous hâtons pas vers tous ces affreux personnages, et comme je sais que vous attendez du croustillant, mes bons lecteurs, laissons notre auteur nous entretenir des  mœurs du divin Jules :



"Sa réputation de sodomite lui vint uniquement de son séjour chez Nicomède, mais cela suffit pour le déshonorer à tout jamais, et l’exposer aux outrages de tous. Je néglige les vers si connus de Licinius Calvus :

                                   Tout ce que la Bithynie
Et l’amant de César posséda jamais.

Je passe sur les discours de Dolabella et de Curion le père, où le premier l’appelle « la rivale de la reine, le dossier de la litière royale », et le second, « l’étable de Nicomède » et « le mauvais lieu de Bithynie ». Je laisse même de côté les édits où Bibulus, sur les murs de Rome, appela son collègue : « la reine de Bithynie », en ajoutant : « Autrefois il était amoureux d’un roi, il l’est aujourd’hui de la royauté. » A la même époque, suivant Marcus Brutus, un certain Octavius, que le dérangement de son esprit autorisait à tout dire, ayant, devant une assemblée très nombreuse, donné à Pompée le titre de « roi », salua même César du nom de « reine ». Mais C. Memmius va jusqu’à lui reprocher d’avoir, en compagnie d’autres mignons, servi d’échanson à ce Nicomède, dans un grand festin auquel prirent part quelques négociants romains, dont il cite les noms. Et Cicéron ne se borna pas à écrire dans certaines de ses lettres que des gardes le conduisirent dans la chambre du roi, qu’il s’y coucha dans un lit d’or, revêtu de pourpre, et qu’un descendant de Vénus souilla en Bithynie la fleur de sa jeunesse, mais encore, un jour, au sénat, comme César plaidait la cause de Nysa, la fille de Nicomède, et rappelait les bienfaits qu’il devait au roi, il lui dit : « Passez là-dessus, je vous prie, car personne n’ignore ce qu’il vous a donné et ce qu’il a reçu de vous. » Enfin, pendant le triomphe des Gaules, parmi les vers satiriques que ses soldats, suivant l’usage, chantèrent en escortant son char, on entendit même ce couplet devenu populaire :

César a soumis les Gaules, Nicomède a soumis César :
Vous voyez aujourd’hui triompher César qui a soumis les Gaules,
Mais non point Nicomède qui a soumis César.

Tout le monde s’accorde à dire qu’il était porté au plaisir, généreux dans ses amours, et qu’il séduisit un très grand nombre de femmes d’une illustre naissance, entre autres Postumia, l’épouse de Servius Sulpicius, Lollia, celle d’Aulus Gabinius, Tertulla, celle de Marcus Crassus, et même Mucia, la femme de Cn. Pompée. En tout cas, les deux Curions, le père et le fils, ainsi que beaucoup d’autres, ont reproché à Pompée d’avoir, par ambition du pouvoir, accepté pour femme la fille de l’homme qui l’avait auparavant contraint de répudier son épouse, mère de trois enfants, et qu’il ne cessait, en gémissant, d’appeler « Egisthe ». Mais sa plus grande passion fut pour Servilia, la mère de Marcus Brutus : lors de son premier consulat, il lui acheta une perle valant six millions de sesterces, et, durant la guerre civile, sans parler d’autres donations, il lui fit adjuger au plus bas prix d’immenses propriétés vendues aux enchères ; à cette occasion, comme beaucoup de gens s’étonnaient d’un prix si modique, Cicéron leur dit fort spirituellement : « Le marché est encore meilleur, sachez-le : il y a déduction du tiers. » On soupçonnait en effet que Servilia ménageait à César les faveurs de sa fille Tertia.

Il ne respecta même pas les femmes des provinciaux, comme le montre par exemple ce distique également répété par ses soldats durant le triomphe des Gaules :

Citadins, surveillez vos femmes : nous amenons un adultère chauve ;
Tu as forniqué en Gaule avec l’or emprunté à Rome.

Il eut aussi pour maîtresses des reines, entre autres celle de Maurétanie, Eunoë, femme de Bogud, et, d’après ce que dit Nason, il lui fit, à elle et à son mari, une foule de dons princiers ; mais sa plus grande passion fut pour Cléopâtre : non seulement il lui donna maintes fois des festins qui se prolongeaient jusqu’au jour, mais, l’emmenant avec lui sur un navire pourvu de cabines, il aurait traversé toute l’Egypte et atteint l’Ethiopie, si son armée n’avait pas refusé de le suivre ; enfin, l’ayant fait venir à Rome, il ne la renvoya que comblée d’honneurs et de récompenses magnifiques et lui permit de donner son nom au fils qui lui était né. Quelques écrivains grecs ont prétendu que ce fils ressemblait aussi à César par son physique et par sa démarche. M. Antoine affirma au sénat qu’il avait même été reconnu par lui et que C. Matius, C. Oppius et les autres amis de César le savaient bien ; mais l’un de ceux-ci, Gaius Oppius, jugeant qu’il valait la peine de le défendre et de le justifier sur ce point, publia un livre pour démontrer que le fils attribué à César par Cléopâtre n’était pas de lui. Helvius Cinna, tribun de la plèbe, avoua à un très grand nombre de personnes qu’il avait eu entre les mains le texte déjà tout prêt d’une loi que César lui avait donné l’ordre de proposer en son absence, lui permettant d’épouser à son choix autant de femmes qu’il le voudrait, pour s’assurer une descendance. D’ailleurs, pour que personne ne puisse douter le moins du monde que César eut la plus triste réputation de sodomite et d’adultère, (j’ajouterai que) Curion le père l’appelle dans l’un de ses discours « le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris. »"


Suétone, Vies des douze Césars, trad. Henri Ailloud, Paris, Les Belles Lettres, 1931, 

vendredi 10 juillet 2015

What France means to me

On m'a demandé d'écrire quelques mots sur la France, et plus particulièrement sur son avenir. Des circonstances futures, nous ne savons rien ; nous ne pouvons imaginer l'avenir d'un être vivant que d'après son passé et son présent. Ce qui me conduit à me demander ce que la France a été pour l'homme. Inévitablement, je pense d'abord à la France médiévale : car c'est au moyen âge que votre nation a exercé sur l'Europe une hégémonie spirituelle que ni elle, ni aucune autre nation, n'a égalée depuis lors. Avant tout, la France représente les Croisades, la Chanson de Roland, la cathédrale de Chartres, le cycle d'Arthur, l'Université de Paris. Dans tout cela, ce qui frappe, c'est l'éclat : éclat des épées, de la courtoisie, de la logique. En second lieu, je pense à la France "éclairée", celle de Voltaire et des Encyclopédistes. L'éclat en a pâli, mais la clarté demeure. Cette France-là, je la considère un peu comme mon ennemie, mais c'est une noble ennemie ; à défaut d'amour, elle m'inspire du respect. Enfin, pour être tout à fait franc avec vous, je pense à une troisième France, celle où les pires cancers du monde moderne ont trouvé leur climat d'élection, celle où adorent flâner les Américains décadents, celle où Edgar Poë passe pour un grand poète, celle des petits "mouvements" vermiculaires, du Dadaïsme, du Surréalisme et des messes noires - celle qui au pays même de la Raison a dressé l'idole de la Bêtise.

Il semble que votre être soit double. Sans doute en est-il de même de toutes les nations ; je vois bien qu'il en est de même de mon pays. Derrière l'Angleterre de Sidney, je distingue (hélas !) celle de Cecil Rhodes. Si l'une affranchit les esclaves, l'autre s'engraisse à faire la traite. Nous qui avons failli inventer la Liberté avons aussi péché contre elle plus que presque toute autre nation. pour vous comme pour nous, le Démon est véritablement l'envers de l'être authentique ; il incite les concitoyens de Shelley à la Tyrannie, comme ceux d'Abélard à la Bêtise. L'avenir dépend, pour chacun de nos deux pays, du choix que nous ferons entre notre bon et notre mauvais génie. Est-il trop tard pour retrouver cette autre France, cette autre Angleterre ?

Pour les retrouver, il ne suffit pas d'y penser. Ce n'est pas d'"idéal" ni d'"inspiration" que nous avons besoin, mais de simple probité, de charité, de diligence, pour faire face à toutes les tâches qui s'imposeront. Je ne sais si les Français ou les Anglais, ou les Allemands (qui, eux non plus, n'ont pas toujours connu le seul Démon) parviendront à redevenir eux-même. Le salut d'un peuple, comme celui d'un individu, est toujours possible, mais aussi impossible à prédire ; car nous avons des volontés libres, et l'avenir reste à faire.

C.S. Lewis dans La France libre, N°7.42, 15 avril 1944.

mardi 23 juin 2015

C.S. Lewis et la cosmographie médiévale

C.S. Lewis est auteur aux multiples facettes : romancier, conteur, essayiste, théologien… Malheureusement, on a tendance à oublier qu’il était aussi professeur de littérature à l’université d’Oxford, et qu’il est l’auteur de plusieurs ouvrages portant sur la littérature du Moyen Âge et de la Renaissance. En la matière, il est l’un des meilleurs guides, et des plus agréables, qui se puissent rêver, car non seulement il aborde les œuvres avec beaucoup de finesse et de goût, mais il fait montre d’une capacité surprenante à retourner les problèmes, et à regarder les textes sous des angles inattendus, pour en révéler tout soudain des beautés qui peuvent aisément échapper au lecteur moderne.

Le dernier livre de Lewis, malheureusement peu connu en France et à ma connaissance jamais traduit, s’intitule The Discarded Image. Il s’agit d’une présentation, à grand trait, de la conception de l’univers qui était celle des hommes du Moyen Âge, telle qu’on peut la trouver dans les nombreuses sommes encyclopédiques de l’époque : les érudits médiévaux se sont efforcés, avec une patience inlassable, d’organiser toutes les branches de leur savoir, de la théologie à la science naturelle en passant par la géographie, l’ histoire et les arts, sous la forme d’un tout cohérent et harmonieux. Ce qu’on appelle alors la philosophie englobe l’ensemble des sciences théoriques et pratiques.

Lewis nous invite à méditer sur les conséquences que pouvaient avoir sur l’esprit humain ces représentations du monde, et nous en montre les effets sur la littérature de l’époque. Ils ne sont pas minces : impossible de lire Dante ou Christine de Pisan sans s’armer au moins de quelques-unes de ces notions, et même dans les romans de chevalerie ou les chansons de geste, on trouve des allusions, parfois développées, à la culture savante. (Bernard Ribémont, spécialiste des encyclopédies médiévales, parle à ce sujet d’ « insertions savantes », expression calquée sur celle d’ « insertions lyriques » que la critique emploie pour désigner les passages en vers dans les œuvres narratives en prose.) Romans et épopées sont ainsi remplis de bêtes étranges surgies des bestiaires, de pierres magiques issues des lapidaires, de peuples mystérieux venus des contrées décrites par Pline l’Ancien. L’haleine de la panthère est d’une douceur irrésistible, le phénix renaît de ses cendres, la licorne se laisse prendre dans le giron d’une pucelle, le pélican se perce la poitrine de son bec pour que son sang rende la vie à ses enfants morts et l’éléphant, en mourant, écrase le dragon qui l’a tué. Le monde est une forêt de symboles.

L’une des branches du savoir dont l’influence sur la littérature a été particulièrement féconde et, à mon sens, particulièrement attrayante, est la cosmographie. Lewis nous propose de regarder l’univers médiéval comme un objet de contemplation esthétique. Je dois dire qu’il offre à l’esprit un reposoir grandiose. Aucune mythologie n’a rêvé cosmos plus beau et plus harmonieux que cette sphère parfaite, enclose par le Ciel Empyrée, où les astres se meuvent par amour pour Dieu parce qu’un mouvement circulaire et permanent est le seul moyen par lequel ils peuvent mimer son omniprésence immobile. La terre est au centre de ce cosmos, et Lewis pulvérise au passage l’idée tout à fait fausse que nous nous faisons du géocentrisme : le fait d’être au centre ne donne pas à la terre une importance dont nous puissions nous enorgueillir. Elle est en bas, les cieux sont en haut. Les lieux les plus élevés, ceux où résident les êtres bienheureux et exaltés, sont à la périphérie de ce cosmos et donc les plus éloignés de nous. Nous sommes le trou du cul de l’univers. Notre terre immobile se trouve au beau milieu d’une danse cosmique et sublime dont elle est exclue. L’exact centre du monde se trouve être l’enfer.

Je crois que Lewis a été particulièrement sensible, comme je le suis moi-même, à la splendeur de cette conception. Elle a exercé sur lui une grande influence, en particulier dans sa Trilogie cosmique, une suite romanesque qui utilise la science-fiction comme véhicule d’une quête spirituelle. J’y reviendrai.

lundi 1 juin 2015

Chasse royale

Il y a quelques temps de cela, je vous avais entretenus du livre Même pas mort, de Jean-Philippe Jaworski, le premier volume de ce qui devait être une trilogie romanesque, les Rois du monde, prenant place dans le cadre de la Gaule préromaine. L’ouvrage m’avait plu et j’attendais sa suite avec impatience.

Le second volume est récemment paru ; il s’intitule Chasse Royale et je viens d’en achever la lecture.


Première remarque : ce qui devait être la deuxième branche du récit est sous-titré Deuxième branche I : nous aurons donc une branche en deux volumes, et je suppose qu’on peut s’attendre à ce que la troisième ne soit pas plus concise. La trilogie initialement prévue pourrait donc se constituer de cinq tomes. Pourquoi pas, s’il y a matière ?

Revenons brièvement sur le cadre, la Gaule préromaine. Les Gaulois n’ayant pour ainsi dire pas laissé de sources écrites, la suite romanesque de Jaworski relève moins du roman historique que du roman protohistorique, si j’ose m’exprimer ainsi. Un tel choix ne convaincra sans doute pas tout le monde, mais les sources n’étaient pas plus loquaces sur l’époque de la Guerre du feu, et Flaubert était-il vraiment mieux renseigné sur Carthage lorsqu’il écrivit Salammbô ? Pour ma part, je reconnais volontiers au romancier le droit d’inventer lorsqu’il traite de périodes aussi mal documentées, et Jaworski ne s’est sans doute pas privé de le faire. Au demeurant, nous disposons sur les Gaulois de témoignages grecs et romains, dont je crois qu’il a fait son miel. Il nous plonge donc dans un monde celtique réinventé, empreint d’une atmosphère âpre et violente, que personnellement je trouve convainquant. Les noms de lieux étant donnés sous leur forme antique, le lecteur a souvent bien du mal à repérer où se déroule l’action, mais cela contribue au dépaysement.

Comme dans Même pas mort, nous sommes invités à écouter les confidences du roi biturige Bellovèse, qui narre sa vie tumultueuse à un hôte grec. La langue de Jaworski est riche et protéiforme. Elle peut se faire lyrique et presque élégiaque, mais aussi épouser les méandres du récit en se traînant dans la fange lorsqu’il le faut. Le thème de la chasse étant fort important dans cette branche, l’auteur a notamment sollicité le vocabulaire de la vénerie, auquel je trouve un charme puissant. Bellovèse est un narrateur éloquent, ce qui n’est pas invraisemblable : on sait par Lucien de Samosate que les Gaulois révéraient grandement l’éloquence, et que le dieu Ogmios, l’Hercule gaulois, était dépeint comme un vieillard entraînant une foule à sa suite, par des chaînes reliant sa langue aux oreilles de ses captifs. L’éloquence gauloise était-elle vraiment celle que Jaworski prête à Bellovèse ? Sans doute pas, mais comme nous n’en connaîtrons jamais rien, je lui laisse carte blanche.

Jaworski fait appel à une vaste connaissance de la mythologie celtique, notamment irlandaise, mais aussi de la littérature arthurienne (dont les éléments celtiques sont bien connus) pour donner de la couleur à son récit. Une des scènes est par exemple inspirée d’un passage de La seconde bataille de Mag-Tured, où le dieu Lug doit décliner ses divers talents pour être admis être admis au palais de Nuada, le roi des dieux.

Peut-être plus étonnant, il m’a semblé repérer un écho discret du cortège du Graal tel que décrit par Chrétien de Troyes, lors de la description d’une cérémonie druidique. Pour mémoire, le cortège du Conte du Graal comprend, dans l’ordre, une lance blanche de la pointe de laquelle coule une goutte de sang, deux candélabres d’or pur, un graal mystérieux dont le contenu n’est pas indiqué (mais dont certaines réécritures feront la coupe ayant recueilli le sang du Christ) et un tailloir d’argent. Chez Jaworski, nous avons « une lance de justice », « sur un plat la tête d’un bœuf blanc », « un morceau de viande crue sur une pierre » et « une patère en argent repoussé, où fume un sang épais ». La lance, le sang, l’argent sont présents dans les deux cortèges, et chez Jaworski « le flamboiement des torches », « les porteurs de flambeaux » remplacent les candélabres. La tête de bœuf ne doit pas surprendre : dans le Peredur, version galloise médiévale du Conte du Graal, le graal est déjà remplacé par « un grand plat, sur lequel il y avait une tête d’homme et du sang en abondance » (traduction de Pierre-Yves Lambert). Dans la Première Continuation de Perceval, une suite donnée par un autre auteur au roman inachevé de Chrétien, Gauvain pénètre dans un château où se trouvent cent graaux d’argent (on dit « un graal, des graaux », comme « un cheval, des chevaux » ; ce n’est pas ma faute si tout le monde a oublié que ce mot possède un pluriel), chacun chargé d’une tête de sanglier. L’association du motif du Graal à une tête coupée, humaine ou animale, est donc bien attestée. En revanche, le choix du bœuf me surprend un peu, le symbolisme de cet animal me paraissant assez pauvre auprès du ceux du sanglier et du cerf, mais j’imagine que le choix de Jaworski correspond à une intention qui m’échappe.

Plus loin dans le récit, lors d’un combat où Bellovèse semble se trouver investi d’une force divine, j’ai cru voir une nouvelle allusion, fort appropriée, à la lance qui saigne du cortège du graal : « au moment où le filet de sang qui coule de ma main droite atteint le fer de lance, d’un seul mouvement, ils décrochent. Ils s’enfuient. Ils me laissent maître du campement d’Articnos. »

Surinterprétation de ma part ? Elucubrations ? Fort possible, mais je sais que Jaworski aime bien jeter le gant à ses lecteurs en dissimulant des références intertextuelles dans ses romans, et moi, j’aime bien relever le gant. Il y a d’ailleurs un épisode dont j’ai identifié la provenance avec une absolue certitude, c’est celui du combat pour le morceau du héros : il vient d’Astérix chez les Belges, de Goscinny et Uderzo. Dans cette bande dessinée, on voit deux chef belges, Gueuselambix et Vanendfaillevesix, se disputer à table un morceau de chef, tout comme les guerriers de Jaworski se disputent, lors d’un festin, le morceau du héros. L’emprunt est avoué presque explicitement : la phrase par laquelle le héros Bouos revendique le morceau du héros (« ça, c’est pour moi ! ») fait écho à celle de Gueuselambix (« ça est un morceau de chef ! ça est pour moi ! »). On voit que Jaworki connaît ses classiques et n’hésite pas à puiser abondamment dans sa vaste culture.


Trêve de pinaillage sur les détails, entrons dans le vif du sujet. Tout d’abord, je dois remarquer que les pages du livres sont souvent parcourues d’un vrai souffle épique, ce qui me surprend un peu, tant il est vrai que Même pas mort m’était apparu comme une sorte d’anti-épopée, un roman de l’épopée refusée. Jaworski y dessinait une intrigue typiquement épique, reposant sur le thème du prince déshérité en quête de revanche, qui est à la fois le canevas du Mahabharata, des Premiers faits du roi Arthur et des Enfances de Charlemagne (pour ne citer que trois exemples parmi des milliers), pour s’en détourner en cours de route et se diriger vers une autre direction. Manière de pied de nez, façon de dire : « je pourrais vous narrer une épopée, mais je n’en ai pas envie et si vous attendiez cela, je vous emmerde tous. » Et avec ce second tome, voilà que Jaworski nous prouve tout à trac qu’il peut être véritablement poète épique quand l’envie lui en prend, même si c’est d’une épopée amère et désenchantée, dont le héros est protagoniste malgré lui. Déroutant écrivain.

Disons-le franchement : le livre est violent et ses thèmes sont guerriers. La seconde moitié du roman est pour ainsi dire une longue tuerie, crûment narrée. Si vous me permettez cette parenthèse, citons Céline Minard :

« Prenez un bon John Woo et Tyran le Blanc, comparez les batailles, et vous verrez la même chorégraphie, la même distance avec la violence réelle, la même élégance. Ni l’épique médiéval ni le manga ne parlent de brutalité. Mais tous les deux d’une énergie plus enfouie, plus archaïque, plus dérangeante. Et plus joyeuse. »

Eh bien, chez Jaworski, nous ne sommes ni chez John Woo, ni dans l’épique médiéval. Lui, il nous parle de brutalité. Personnellement, je ne considère pas cela comme une supériorité du point de vue de l’art, mais je lui concède volontiers que les effets de réel qu’il en tire sont fort appropriés à son style et à l’atmosphère dans laquelle il veut nous plonger. Non que le merveilleux épique soit absent : il est bien là, mais le plus souvent voilé, étrange et inquiétant. Les dieux gaulois de Jaworski n’ont pas l’éclat méditerranéen des Olympiens d’Homère ; ils sont bien plus sinistres.

Vais-je enfin arriver au fond des choses, aux thèmes les plus importants de l’œuvre ? Sans doute pas, mais continuons de creuser. Le livre est hanté par les idées, qui se côtoient, se mêlent et se confondent, de chasse et de sacrifice. Le livre s’ouvre d’ailleurs, ou presque, sur le récit d’une chasse à courre, d’une chasse au cerf. L’épisode, assez long, paraît gratuit, mais Jaworski n’est pas un piètre architecte quand il s’agit d’ordonner la matière romanesque, et l’on peut parier que ce long passage n’est pas inutile : il doit livrer des clefs de lecture. Penchons-nous sur lui.

Tout d’abord, nous reconnaissons le motif, venu des mythes celtes et resté très fréquent dans la littérature médiévale, du cerf-guide qui entraîne les héros dans la forêt, bien souvent vers une déesse ou une fée. Après la christianisation, la fée peut faire place à une simple dame ou demoiselle (ceux qui ont lu Berthe au grand pied le savent bien) mais Jaworski situe son histoire en des temps païens, et c’est donc vers une forme de rencontre avec une déesse, d’ailleurs décevante et néfaste, que le cerf conduit Bellovèse et ses compagnons. Les dieux sont courroucés, voyez-vous ; ils regardent d’un œil sombre le roi Ambigat, oncle de Bellovèse.

Mais qu’a fait Ambigat pour mériter cette réprobation ? Est-il vraiment coupable d’une faute ? Bientôt, c’est lui que l’on va chasser comme un cerf. Et le cerf, méritait-il donc d’être traqué ? C’est peut-être Bellovèse qui répond à cette question, au moment de l’abattre, de le « servir », pour abréger ses souffrances : « Ce n’était pas à ce pauvre hère de souffrir pour nos conneries. » Tout cela est très girardien. Je me demande si Jaworski a lu René Girard. Malheureusement, il n’y a personne dans cette histoire pour expliquer aux hommes atlérés de sang que le bouc émissaire est innocent. Seul Bellovèse semble s’en apercevoir, lui qui, à la fin de l’ouvrage, accuse les dieux : « Pourquoi aurais-je porté la main sur lui ? Les maladies, les mauvaises récoltes, les enfants morts… Il n’en est pas vraiment responsable. Il n’en répond qu’en votre lieu et place, parce que tel est votre caprice. » C’est là, ce me semble, que gît le cœur du roman et son thème le plus fort.

Ce n’est pas le seul. Il faudrait aussi parler de la relation qui unit et oppose Bellovèse et son frère, Ségovèse. Tous deux sont amenés à se battre dans des camps opposés. Mais ce thème-là n’est encore qu’esquissé. Nous n’en sommes après tout qu’à une demi-branche. Attendons la suite…

A mon sens, le livre de Jaworski n’est pas sans défauts. Mais ceux-ci sont minces et tiennent de la convention littéraire ; ils étaient sans doute inévitables étant donné la situation d’énonciation (si vous me passez le jargon) choisie. D’abord, il y a le problème de l’exposition : Jaworski est bien obligé de fournir au lecteur les informations utiles à la compréhension du récit, et il ne peut le faire que par la bouche de Bellovèse, qui n’a pas toujours de bonnes raisons de les donner. Un exemple : à un moment donné, Bellovèse interrompt son récit pour expliquer à son hôte que les Celtes attachent beaucoup de prix à la beauté physique, à la perfection corporelle. Comment diable peut-il penser, au beau milieu de son histoire, à fournir de telles informations pour guide Michelin ? Il suppose que son hôte grec a besoin de cette information pour comprendre une situation, j’entends bien, mais comment peut-il avoir autant de recul, une telle capacité à décrire sa culture comme de l’extérieur, s’il a toujours vécu parmi les Celtes ? Bien sûr, nous ne connaissons pas encore tout de la vie de Bellovèse. Les tomes suivants nous apprendront peut-être qu’il a vécu un temps parmi les Grecs, et eu l’occasion de découvrir que ceux-ci attachaient moins d’importance à la beauté physique… mais au vu de la statuaire grecque, ce dernier point ne me paraît guère évident ! Enfin, admettons, le théâtre classique avait déjà de ces invraisemblances, justifiées plutôt mal que bien par l’arrivée, dans les premières scènes, d’un personnage étranger aux intrigues désireux de se les faire expliquer, ou d’un bavard monologuant… Absolvons donc l’auteur.

D’une manière plus générale, le récit interminable que Bellovèse fait à son hôte, avec un grand luxe de détails, pendant une soirée arrosée, est parfaitement invraisemblable. Vous êtes-vous déjà trouvé, vers minuit, un peu éméché, en compagnie d’un commensal sérieusement imbibé ? J’ai fait cette expérience : je peux vous certifier que les propos de mon commensal, après deux bouteilles de chablis, commençaient vraiment à perdre de leur cohérence. Bellovèse doit sacrément bien tenir l’alcool, et son hôte grec, scribe probable de notre histoire, doit disposer d’une mémoire prodigieuse, ou d’une incroyable rapidité dans l’art difficile de la prise de notes, pour nous restituer aussi précisément le récit qui lui est fait. Les folkloristes, lorsqu’ils collectent des contes populaires, se servent volontiers de magnétophones, mais nos deux larrons n’ont pas cette commodité. A moins que… Attendez, je viens de comprendre ! Euréka ! Le scribe grec en question, c’est un Hersart de La Villemarqué : il a réarrangé le récit après l’avoir entendu, et il a même inventé des morceaux ; pour tout dire, les Rois du monde, c’est un roman grec, librement inspiré des borborygmes d’un chef gaulois bourré, comme Abraracourcix dans Les lauriers de César ! Farpaitement !

Boutade, boutade ! Il est bien évident que nous sommes ici dans l’artifice littéraire, bien excusable et pas pire que celui par lequel Barbey d’Aurevilly, au moyen d’un prologue rocambolesque, place le récit du Prêtre marié dans la bouche de Rollon Langrune.

Vous l’aurez compris, Chasse royale est, somme toute, un roman fort intéressant, intelligent et subtilement composé, servi par de réelles qualités d’écriture et dégageant un vrai parfum d’épopée. Je ne peux que vous le recommander chaudement, pour peu que les celteries vous intéressent.

vendredi 29 mai 2015

Les Publicains

Ces derniers temps, je ne suis l'actualité que d'une oreille distraite, mais j'ai tout de même eu vent de la grande nouvelle : l'UMP s'appelle désormais "Les Publicains". Un bien beau nom, qui leur va à ravir. Je les félicite de ce changement, et j'encourage le PS à ne pas attendre pour imiter cet exemple. Pour eux, je proposerais "Les Pharisiens", un nom qui me semble bien révélateur de leur essence profonde.

Ainsi, la vie politique française gagnerait en clarté et susciterait, à n'en point douter, un regain d'intérêt auprès du bon peuple.

dimanche 26 avril 2015

L'aigle et le dindon


« Le choix du Pygargue à tête blanche comme emblème des Etats-Unis s’est fait au XVIIème siècle, contre l’avis de Benjamin Franklin qui avait une mauvaise opinion de l’oiseau : « il n’obtient pas sa nourriture honnêtement ; vous pouvez le voir perché sur un arbre mort, où, trop paresseux pour pécher lui-même, il attend que le balbuzard ait fait le boulot et, quand cet oiseau vif a finalement attrapé un poisson pour le ramener au nid, le pygargue le poursuit et lui arrache sa proie. » […] Franklin « proposait d’adopter un autre oiseau, moins prestigieux et plus débonnaire, le dindon, en faisant valoir dans une lettre de 1784 que cet oiseau était beaucoup plus digne et  en même temps un vrai fils de l’Amérique. » »


L’Aile bleue des contes : l’oiseau, Fabienne Raphoz, éd. José Corti, 2009.

C'est pourtant un fort bel oiseau que ce bald eagle.

jeudi 12 mars 2015

Au revoir, cher poète !

Il est temps de dire au revoir à Stace. Comme vous l'avez sans doute compris, sa lecture m'a charmé, et je ne le trouve pas indigne de la place honorable que lui accorde Dante parmi les grands hommes de l'Antiquité. Il y aurait encore bien des choses à en dire, et j'avais d'ailleurs quelques autres idées de billets, mais je craindrais de lasser, et moi-même j'ai bien envie de passer à autre chose. Quittons-le pour l'instant, et peut-être lui rendrons-nous de nouveau visite une autre fois.

Je lui laisse le dernier mot :

"Mais vivras-tu longtemps encore, ô Thébaïde ?
Survivant à ton maître, auras-tu des lecteurs
Toi qui pendant douze ans m'a coûté tant de veilles ?
Ton renom, il est vrai, t'ouvre dès aujourd'hui
Une route facile et déjà te désigne
Aux âges à venir en ton printemps nouveau.
Déjà le grand César a daigné te connaître ;
Les fils de l'Italie avec un cœur ardent
      Déjà t'apprennent, te récitent.
Vis donc, c'est là mon voeu, mais ne vas pas jouter
      Avec la divine Enéïde.
Toujours suis-la de loin en adorant ses pas.
Et si l'Envie encor te porte quelque ombrage
Elle en mourra bientôt ; quand je ne serai plus,
Les hommes te rendront l'hommage qui t'est dû."

vendredi 27 février 2015

Eloquence épique

Parmi les qualités qu'il faut reconnaître à Stace, il y a l'éloquence qu'il sait prêter à ses personnages. Plusieurs d'entre eux prononcent de belles tirades et frappent de beaux vers, ce qui est parfaitement approprié au genre épique : les dieux et les rois ne causent pas comme le premier venu. Tenez, en voici un exemple pris au livre XI, la supplique de Jocaste à son fils Etéocle :

"Quelle folie est-ce là ? D'où surgit avec de nouvelles forces l'Euménide de notre royaume ? Vous-mêmes, c'est un comble, vous-mêmes vous allez en venir aux mains ? Est-ce vraiment trop peu d'avoir levé deux armées en les chargeant de vos crimes ? Où finalement reviendra le vainqueur ? Sur le sein que voici ? O cécité heureuse qui frappa jadis mon époux maudit ! Vous êtes châtiés, mes yeux impudents ! Devez-vous voir ce jour ? Où, cruel, diriges-tu ton regard menaçant ? Pourquoi ton visage change-t-il, pâlissant et rougissant tour à tour ? Pourquoi contre tes dents serrées se brisent des murmures de haine ? Pour mon malheur, tu auras le dessus ! Toutefois il faudra d'abord faire chez toi l'essai de tes armes : moi, sinistre présage, vision monstrueuse du crime, je me tiendrai à l'entrée même de la porte. Il te faudra, scélérat, fouler sous tes pieds ces cheveux blancs, cette poitrine, et pousser ton coursier sur le ventre de ta mère. Grâce ! Pourquoi m'écartes-tu de ton chemin avec ton épée et ta parme ? Je n'ai ni lancé aux dieux stygiens de funestes invocations contre toi ni, le visage aveugle, invoqué les Erynies ! Ecoute-moi bien dans ma détresse : c'est ta mère, barbare, qui te supplie, non ton père ; diffère ton crime et mesure ton audace ! Mais ton frère ébranle nos murs et nous déclare une guerre impie ? En effet il n'a pas de mère, pas de soeur pour s'opposer à ce projet ; mais toi, tout le monde te le demande, tous ici nous nous lamentons, tandis que là-bas Adraste est presque le seul à le dissuader de combattre à moins peut-être qu'il ne l'y encourage ; et toi, tu abandonnes ta demeure ancestrale et les dieux, tu t'éloignes de nos bras pour les lancer contre ton frère ?"

Et s'il en est qui trouvent cela grandiloquent, ou qui ne soient pas convaincus de l'intérêt de cette éloquence, je les invite à lire quelques lignes de Chesterton :

"One of the values we have really lost in recent fiction is the value of eloquence. The modern literary artist is compounded of almost every man except the orator. Yet Shakespeare and Scott are certainly alike in this, that they could both, if literature had failed, have earned a living as professional demagogues. The feudal heroes in the 'Waverley Novels' retort upon each other with a passionate dignity, haughty and yet singularly human, which can hardly be paralleled in political eloquence except in 'Julius Caesar.' With a certain fiery impartiality which stirs the blood, Scott distributes his noble orations equally among saints and villains. He may deny a villain every virtue or triumph, but he cannot endure to deny him a telling word; he will ruin a man, but he will not silence him. In truth, one of Scott's most splendid traits is his difficulty, or rather incapacity, for despising any of his characters. He did not scorn the most revolting miscreant as the realist of to-day commonly scorns his own hero. Though his soul may be in rags, every man of Scott can speak like a king.

This quality, as I have said, is sadly to seek in the fiction of the passing hour. The realist would, of course, repudiate the bare idea of putting a bold and brilliant tongue in every man's head, but even where the moment of the story naturally demands eloquence the eloquence seems frozen in the tap. Take any contemporary work of fiction and turn to the scene where the young Socialist denounces the millionaire, and then compare the stilted sociological lecture given by that self-sacrificing bore with the surging joy of words in Rob Roy's declaration of himself, or Athelstane's defiance of De Bracy. That ancient sea of human passion upon which high words and great phrases are the resplendent foam is just now at a low ebb. We have even gone the length of congratulating ourselves because we can see the mud and the monsters at the bottom. In politics there is not a single man whose position is due to eloquence in the first degree; its place is taken by repartees and rejoinders purely intellectual, like those of an omnibus conductor. In discussing questions like the farm-burning in South Africa no critic of the war uses his material as Burke or Grattan (perhaps exaggeratively) would have used it--the speaker is content with facts and expositions of facts. In another age he might have risen and hurled that great song in prose, perfect as prose and yet rising into a chant, which Meg Merrilees hurled at Ellangowan, at the rulers of Britain: 'Ride your ways, Laird of Ellangowan; ride your ways, Godfrey Bertram--this day have ye quenched seven smoking hearths. See if the fire in your ain parlour burns the blyther for that. Ye have riven the thack of seven cottar houses. Look if your ain roof-tree stands the faster for that. Ye may stable your stirks in the sheilings of Dern-cleugh. See that the hare does not couch on the hearthstane of Ellangowan. Ride your ways, Godfrey Bertram.'

The reason is, of course, that these men are afraid of bombast and Scott was not. A man will not reach eloquence if he is afraid of bombast, just as a man will not jump a hedge if he is afraid of a ditch. As the object of all eloquence is to find the least common denominator of men's souls, to fall just within the natural comprehension, it cannot obviously have any chance with a literary ambition which aims at falling just outside it. It is quite right to invent subtle analyses and detached criticisms, but it is unreasonable to expect them to be punctuated with roars of popular applause. It is possible to conceive of a mob shouting any central and simple sentiment, good or bad, but it is impossible to think of a mob shouting a distinction in terms. In the matter of eloquence, the whole question is one of the immediate effect of greatness, such as is produced even by fine bombast. It is absurd to call it merely superficial; here there is no question of superficiality; we might as well call a stone that strikes us between the eyes merely superficial. The very word 'superficial' is founded on a fundamental mistake about life, the idea that second thoughts are best. The superficial impression of the world is by far the deepest. What we really feel, naturally and casually, about the look of skies and trees and the face of friends, that and that alone will almost certainly remain our vital philosophy to our dying day.

Scott's bombast, therefore, will always be stirring to anyone who approaches it, as he should approach all literature, as a little child. We could easily excuse the contemporary critic for not admiring melodramas and adventure stories, and Punch and Judy, if he would admit that it was a slight deficiency in his artistic sensibilities. Beyond all question, it marks a lack of literary instinct to be unable to simplify one's mind at the first signal of the advance of romance. 'You do me wrong,' said Brian de Bois-Guilbert to Rebecca. 'Many a law, many a commandment have I broken, but my word, never.' 'Die,' cries Balfour of Burley to the villain in 'Old Mortality.' 'Die, hoping nothing, believing nothing--' 'And fearing nothing,' replies the other. This is the old and honourable fine art of bragging, as it was practised by the great worthies of antiquity. The man who cannot appreciate it goes along with the man who cannot appreciate beef or claret or a game with children or a brass band. They are afraid of making fools of themselves, and are unaware that that transformation has already been triumphantly effected."

Gilbert K, Chesterton, Twelve Types, 1902.

Ben oui, j'aime bien citer Chesterton.

mercredi 25 février 2015

Kill them all !

La Thébaïde compte douze livres. Les six premiers nous narrent les causes de la guerre des peuples d'Argolide contre Thèbes, les préparatifs et diverses péripéties précédant les combats. C'est au septième livre que le conflit commence véritablement. Or, nous savons d'avance que, des sept chefs ligués contre Thèbes, un seul survivra. Stace n'a donc pas de temps à perdre pour tuer tout ce petit monde : chaque livre apportera dès lors la mort d'au moins un héros.

Comme dans les slasher movies chers au bon Didier Goux, la question est moins de savoir si les protagonistes vont mourir que de savoir comment ils vont mourir. Or, cette question, en raison de l'esprit héroïque qui anime l'épopée, revêt une énorme importance, tant pour le narrateur que pour ses personnages. Feront-ils une mort glorieuse  ? Mériteront-ils, avant de succomber, ce renom éternel auquel ils semblent tenir plus qu'à leurs vies ? 

La gloire terrestre n'est d'ailleurs pas le seul enjeu, car des considérations religieuses se mêlent à l'épopée, et les circonstances entourant la mort des héros ne sont pas sans conséquences sur leur sort post mortem. Bien sûr, il n'est pas certain que ces éléments reflètent fidèlement les opinions religieuses de Stace ou de ses contemporains. Les dieux de poètes, ceux des prêtres et ceux des philosophes, qui furent peut-être étroitement liés à haute époque, chez un Homère ou un Hésiode, se sont séparés en ces temps tardifs qui sont ceux de Stace. Faut-il pourtant admettre qu'ils évoluent tout à fait séparément, sans se rencontrer ni s'influencer réciproquement ? Ce serait supposer que le poète vit dans un complet isolement, sans aucun contact avec les controverses religieuses de son époque. Je ne suis certes pas spécialiste de la religion romaine antique, mais en plusieurs endroits, les notes du traducteur nous indiquent que les croyances d'alors ont pu laisser leur marque dans l'épopée.

Quoi qu'il en soit, les héros de Stace se meuvent dans une atmosphère spirituelle et morale qui n'est plus tout à fait celle d'Homère, et qui commence à me charmer. Stace ne renie certes pas le vieil esprit héroïque ; il est plein d'une admiration enthousiaste pour les beaux faits d'armes des guerriers qu'il dépeint, et comme tout véritable poète épique, il veut nous faire partager cette admiration. Pourtant il semble suggérer, avec insistance, qu'être extrêmement fort et brave ne suffit pas à faire une mort digne d'éloge. Les trépas qu'il nous dépeint sont contrastés, les bonnes morts alternant avec les mauvaises. 

Le premier des sept chefs à périr, à la fin du livre VII, est ainsi le devin Amphiaraüs, favori d'Apollon dont il est le prêtre. Ses dons prophétiques lui ont révélé qu'il allait mourir, mais il n'a pas voulu chercher à se soustraire à son destin, qu'il affronte dignement. Son cocher ayant été tué dans la bataille, Apollon lui-même prend sa place sur son char et l'augure, soutenu par le dieu, accomplit de brillants exploits. Mais, ne voulant pas retarder l'inéluctable, Amphiaraüs fait descendre Apollon de son char, et le dieu, désolé de ne pouvoir le sauver, le pleure déjà. Les dieux ne veulent pas d'un trépas vulgaire pour le héros : la terre s'ouvre et engloutit Amphiaraüs, qui se présente, serein et tout en armes, devant le trône de Pluton. Le devin divinisé fera désormais l'objet d'un culte et rendra ses propres oracles.

Or, cette mort tranche fortement avec celle de Tydée, le second chef à périr, au livre VIII. Tydée est lui aussi le favori d'une divinité : comme son fils Diomède, qui est l'un des héros principaux de l'Iliade, il est protégé par Minerve. Comme Diomède encore, Tydée est un formidable combattant, follement brave : il cause d'affreux ravage dans les rangs thébains. Mais malgré son courage, son habileté aux armes et la faveur divine, Tydée rate sa sortie. Blessé à mort par le javelot du Thébain Mélanippe, le héros se laisse dominer par la démesure, la haine et la frénésie guerrière : dans un geste de vengeance, il dévore à belles dents la tête tranchée de Mélanippe. Cet acte horrifie Minerve, qui s'apprêtait à lui conférer l'immortalité et se détourne alors de lui : sa propre rage coûte donc à Tydée son apothéose, et ternit à jamais sa renommée. Tydée était pourtant un parfait modèle de valeur guerrière, plus encore qu'Amphiaraüs ! Etre un bravache n'est pas tout, nous murmure Stace : la dignité sereine du devin, sa tranquille acceptation du trépas, l'ont rendu plus admirable que le héros furieux. Virgile est passé par là, lui chez qui la maîtrise de soi du soldat romain apparaissait déjà plus louable que l'héroïsme solitaire du guerrier en quête d'exploits individuels.

La valeur guerrière n'est pas suffisante pour faire une bonne mort. Peut-être même n'est-elle pas nécessaire. Car la première victime de la guerre n'était qu'un nourrisson, tué par accident : Achémore, le fils du roi Lycurgue. Cet enfant à la mamelle n'a guère eu l'occasion de manifester des vertus guerrières. Pourtant, il est divinisé : des jeux funèbres dignes de ceux d'Anchise chez Virgile lui sont consacrés et occupent la plus grande partie du livre VI. 

Lorsque la palme des honneurs mortuaires est accordée à un bambin et refusée au puissant Tydée, c'est que vraiment les seules valeurs héroïques ne font plus recette. Et d'ailleurs les deux instigateurs de la guerre, les frères maudits Etéocle et Polynice, ne sont-ils pas des réprouvés, abominables aux dieux qui veulent leur perte à tous deux ? Stace accorde encore au vieil esprit homérique une admiration esthétique pour le beau fait d'armes, mais sans doute l'héroïsme doit-il désormais se subordonner à des considérations morales s'il veut rester louable.

samedi 21 février 2015

Le sens de l'horreur

Je vous disais que Stace possède plusieurs qualité que cultivaient volontiers les poètes de l'Antiquité, mais il en est également une qui lui est propre et que j'aurais dû mentionner : une habileté certaine à peindre l'horreur. On pourrait dire, avec nos mots d'aujourd'hui, que Stace aime le gore. Il s'entend particulièrement à décrire des scènes sanglantes, ce qui  est fort approprié à son sujet : la Thébaïde est une tragédie désespérée, où s'affrontent en une lutte à mort des ennemis maudits, également réprouvés par les dieux. Le lecteur sait d'emblée qu'il n'y aura pas de fin heureuse à une pareille histoire. Stace sait installer l’atmosphère sombre qui convient à son récit, et rehausser l'horreur des violences décrites au moyen de détails frappants. 

Un exemple pris au livre V, alors que les Lemniennes, possédées par la fureur de Vénus, viennent de massacrer, à l'occasion d'une fête, tous les hommes de leur île :

"Là des visages qui collaient à leurs couches, des épées dont la garde sortait des poitrines ouvertes, des morceaux brisés de longues lances, des corps aux vêtements déchirés par le fer, des vases renversés, les mets du festin nageant dans ce massacre : Quel spectacle ! Et des gorges tranchées d'où le jus de Bacchus, à la manière d'un torrent, retombait, mêlé de sang, dans les coupes. Ici, c'est un groupe de jeunes gens, de vieillards que toute arme aurait dû respecter, des enfants à demi-morts sur le visage de leur père gémissant et qui exhalent dans leurs râles, au seuil de la vie, leur âme palpitante."

Faut pas contrarier Vénus. C'est l'une des pires garces parmi les divinités gréco-romaines.

vendredi 20 février 2015

Thébaïde et comparaison épique

Je viens d'achever la lecture du premier tome de la Thébaïde de Stace, publiée en trois volumes aux Belles Lettres, chaque volume comprenant quatre des livres de l'oeuvre. La Thébaïde est une épopée latine du premier siècle après Jésus-Christ, narrant une très célèbre légende de l'antiquité qui fournit également la trame des Sept contre Thèbes d'Eschyle : la rivalité sanglante entre Etéocle et Polynice, les frères maudits, fils d'Oedipe et de sa propre mère Jocaste.



J'ai lu ces quatre premiers livres avec un grand plaisir. Stace ne peut sans doute s'égaler ni à Homère ni à Virgile, mais il me semble posséder à un estimable degré les qualités qu'ont particulièrement cultivé les poètes antiques : le soin apporté aux détails et au style, la description conçu comme un morceau de bravoure où l'on rivalise avec modèles et devanciers, l'art de la composition, le goût prononcé des allusions intertextuelles, la fine peinture des signes extérieurs par lesquels se trahissent les émotions des personnages, une sensibilité qui peut verser dans le pathétique mais qui a le mérite de prendre les protagonistes au sérieux, un certain sens de la majesté...

Le moyen-âge a connu et apprécié Stace. Sa Thébaïde a été adaptée au XIIème siècle en langue romane, sous la forme d'un Roman de Thèbes en octosyllabes que l'on considère comme l'un des plus anciens romans français, si ce n'est le plus ancien.

Duel d'Etéocle et Polynice, vu par un imagier médiéval


Je dois dire que je suis, pour des raisons qu'avec vanité j’appellerai d'émulation littéraire, particulièrement sensible au style de toutes les épopées que je lis. En l'occurence, armé d'un latin très délabré, j'en suis souvent réduit à me contenter de lire la traduction française, bien que l'édition soit bilingue. Cela ne m’empêche pas de remarquer les nombreuses figures de style et les procédés (dont beaucoup sont traditionnels) par lesquels Stace s'efforce de faire briller son art.

Au nombre de ces procédés se trouve la comparaison épique, dont la technique remonte à Homère : les poètes de l'antiquité font souvent appel à de longues comparaisons, très détaillées et élaborées, qui superposent aux personnages ou aux faits du récit des images frappantes, souvent afin de souligner le caractère terrible ou grandiose d'une situation ou d'un héros. Certaines de ces comparaisons sont de vraies trouvailles, pleines de couleur et de force, et je ne puis que les admirer. Mais parfois, la complexité de la phrase, où les propositions pendent de toutes parts tel des festons, m'arrête dans ma lecture. Egaré, confus, je me demande si j'ai été pris en défaut, si la syntaxe est défaillante, ou si le traducteur, en voulant restituer les méandres du latin, impose au français des contorsions peu conformes à son génie. Le poète s'envole, puissant albatros, et me laisse à terre, prosaïquement occupé à rabibocher des membres de phrase, de sorte que pour moi l'image échoue.

Tenez, un exemple, qui nous montre Etéocle en proie à l'inquiétude après avoir envoyé une troupe en armes pour assassiner le messager Thydée, ami de Polynice :

"Il éprouve maintenant de la honte pour cette entreprise, maintenant il la regrette. Tel l'homme au gouvernail d'un vaisseau calabrais sur les flots ioniens et qui connaît la mer - mais le lever trop serein de l'astre d'Olénie l'a traitreusement poussé à quitter le port amical - lorsqu'un fracas remplit soudain le port orageux, que tous les confins du monde font retentir le tonnerre et qu'Orion pèse puissamment sur les pôles, lui-même, c'est certain, préfèrerait regagner la terre et lutte pour y retourner, mais le puissant notus qui souffle en poupe l'emporte ; alors il abandonne ses manoeuvres, il gémit et, désemparé maintenant, il suit les flots aveugles : il en est ainsi du chef issu d'Agénor ; il reproche à Lucifer de s'attarder dans le ciel et au soleil d'être trop lent à se lever sur les coeurs en détresse."

La seconde phrase est vraiment trop lourde et sinueuse pour mon goût, mais surtout je ne peux me départir de l'impression qu'il y manque un verbe, que "l'homme au gouvernail d'un vaisseau calabrais" devrait être le sujet d'un verbe qui jamais ne vient. Me Trompe-je ? Erre-je ? Si mes lecteurs habiles en fait de syntaxe ont un avis sur la question, je leur saurai gré de m'en faire part !

Notez que dans l'exemple suivant, le problème se pose également, mais me gêne moins :

"elle dépose sur le gazon tout proche le pauvre nourrisson qui se tenait à elle et, comme il ne veut pas la quitter, elle le console avec un bouquet de fleurs et sèche ses douces larmes en murmurant des mots affectueux : telle la mère Bérécynthienne quand elle commande aux Curètes d'exécuter leurs danses rapides autour du Tonnant au berceau ;"

Ici aussi, il me semble que "la mère Bérécynthienne" pourrait être sujet d'un verbe qui ne vient pas, mais la phrase telle qu'elle est ne me dérange pas vraiment, et j'ai peur que ce ne soit pour une très mauvaise raison : parce qu'il me semble qu'ici on pourrait aisément remplacer "telle" par "comme". J'ai essayé de faire le point sur l'usage du mot "tel" et ce qui doit s'ensuivre pour la structure de la phrase dans les grammaires dans je dispose, mais je n'y ai rien trouvé de bien éclairant.

Couper les cheveux en quatre est une des joies de la lecture, mais point trop n'en faut.

mardi 17 février 2015

Il connaissait donc tout le monde !

Ce qui surprend, lorsqu'on lit l'autobiographie de Chesterton, c'est de rencontrer à chaque page toutes sortes de personnages qui ont compté dans l'Angleterre de la fin du XIXe et du début du XXe siècle : artistes, écrivains, journalistes, intellectuels divers, hommes politiques... Bien sûr,il en est que Chesterton ne fait qu'évoquer sans les avoir personnellement croisés, mais il a tout de même rencontré énormément de gens fameux, en a réellement connu beaucoup, et parmi eux des pointures. Il raconte notamment une conversation avec Winston Churchill.

A croire que les grands hommes s'attirent. Bien sûr, la profession de Chesterton a dû contribuer à cela (il est sans doute normal qu'un journaliste furette là où l'on rencontre les gens intéressants), mais elle ne suffit pas à expliquer la qualité des amitiés qu'il a, semble-t-il, tissées avec plusieurs personnages remarquables. 

Enfin, il me faut saluer le travail de Maurice Beerblock, le traducteur, dont l'apparat critique est réellement intéressant, et très nécessaire à quelqu'un comme moi qui ne connais tout de même pas si bien que cela l'Angleterre et son histoire.


mercredi 4 février 2015

Chesterton par Chesterton

Samedi dernier, avant d'aller assister au convent de ma loge, j'ai profité de ma présence à Paris pour passer à la librairie Guillaume Budé, dont je suis ressorti avec quelques bricoles parmi lesquels L'homme à la clef d'or, de Chesterton, ouvrage qui vient d'être publié et traduit aux Belles Lettres. Il s'agit d'une autobiographie, où Chesterton nous raconte sa vie sans se départir des qualités qui le rendent si attachant : la profondeur de pensée jointe à l'humour, à l'humilité et à un solide bon sens.


Chesterton est un auteur drôle, agréable et profondément roboratif. Que nous sommes loin, avec lui, du gendelettres émacié et triste ! Il nous invite à nous forger une âme dont la joie et la reconnaissance soient les notes dominantes, la mélancolie ne devant être qu'un interlude. Je le découvre avec un plaisir croissant et je vous conseille d'en faire autant, que vous soyez catholiques ou non : vous ne serez pas déçus. Cette autobiographie peut constituer une bonne porte d'entrée dans son oeuvre. Vous pourriez aussi commencer par Orthodoxie, L'Homme éternel, ou même tout simplement par La clairvoyance du Père Brown. Vous verrez que ces écrits sont un territoire fascinant à explorer. Fascinant, mais périlleux : on y court le risque de devoir réviser ses opinions.

"- Bigre ! dit Flambeau, c'est comme si nous étions entrés dans le royaume des fées.

Le Père Brown, assis tout droit dans le bateau, se signa. Son geste fut si brusque que son ami surpris lui demanda ce qui lui prenait.

- Les gens qui écrivaient des ballades, au Moyen Age, répondit le prêtre, s'y connaissaient mieux que toi. Il se passe un tas de choses dans le royaume des fées.

- Ta, ta, ta, ta ! dit Flambeau. Il ne peut se passer que des choses agréables sous une lune aussi innocente. Je propose de poursuivre notre route, dès maintenant, et de voir ce qui surviendra. Nous pouvons mourir avant de retrouver une pareille lune.

- Soit, répondit le Père Brown. Je n'ai jamais dit qu'il était toujours mal de pénétrer dans ce royaume. J'ai dit seulement que c'était toujours dangereux."

La Clairvoyance du Père Brown,  Gilbert K. Chesterton, 1911.

jeudi 29 janvier 2015

De l'art de dire une saga

Je suis en train de relire Les sagas miniatures, ouvrage publié par Régis Boyer, fameux spécialiste de la culture et de la littérature scandinaves. Il s'agit d'un recueil de courtes sagas islandaises du moyen âge, de "dits", qui nous livrent une foule d'anecdotes et de détails pittoresques. 

L'un de ces brefs récits, "Le Dit de l'Islandais savant en histoires", nous montre comment les sagas pouvaient circuler, par voie orale, en des temps où les lettrés étaient rares, et comment les conteurs s'y prenaient pour les apprendre et les mémoriser. Evidemment, pour qui s'intéresse comme moi aux chansons de geste, un tel témoignage est intéressant. 

Bien sûr, il convient de ne pas forcer le rapprochement : les sagas diffèrent beaucoup de nos chansons, dans la forme comme dans le fond. Mais les représentations des deux genres, dans les cours seigneuriales, devaient présenter des points communs, notamment la nécessité de réciter en plusieurs fois les œuvres les plus longues.

"Un été, il se fit qu'un Islandais, jeune et vif, vint trouver le roi Haraldr et lui demanda de l'aide. Le roi demanda s'il avait quelque savoir, et il déclara qu'il connaissait quelques sagas. Le roi répondit :
"Je t'accepterai dans ma hird cet hiver mais tu seras tenu de fournir des divertissements quand ce sera nécessaire et quel que soit celui qui te le demandera." Et c'est ce qu'il fit, il plut bien aux gens de la hird, les hommes du roi lui donnèrent des vêtements et le roi lui-même lui fournit de bonnes armes."

[Lors des festivités de Jol, l'Islandais entreprend de narrer une saga sur le roi Haraldr lui-même. L'exercice est périlleux : il ne faut pas froisser le souverain.]

"Il commença le premier jour de Jol et parla un moment, et le roi lui ordonna bientôt d'arrêter. Les gens se mirent à boire et beaucoup d'entre eux remarquèrent qu'il y avait du courage à réciter cette saga de la sorte, ils se demandèrent ce que le roi en penserait. Certains trouvaient qu'il la disait bien, d'autres étaient moins impressionnés. Puis Jol s'écoula. Le roi prit grand soin que l'on écouta bien la saga. Et en raison de la façon dont le roi s'y était pris, la saga fut achevée en même temps que Jol.
La treizième nuit, la saga s'étant achevée ce jour-là, le roi dit : "Tu n'as pas envie de savoir, Islandais, comme cette saga me plaît ?"
"J'en suis effrayé", dit-il.
Le roi dit : "Je l'ai trouvée très bonne et en aucun point indigne des faits qu'elle rapporte, mais qui te l'a enseignée ?"
Il répondit : "J'avais coutume, en Islande, d'aller chaque été à l'Althing et chaque été, j'apprenais de Halldor Snorrason un peu de cette saga."

[Comme de juste, les mots norrois du texte sont en fait semés de signes occultes inconnus des claviers des honnêtes gens, que j'ai du renoncer à reproduire, n'étant pas nécromancien.]

Les sagas miniatures, Régis Boyer, Les Belles Lettres, 1999.

Aux Belles Lettres aussi, ils font des couvertures roses.

PS : L'un des mes lecteurs ayant exprimé des doutes sur l'intérêt de ces extraits, je crois utile de souligner en quoi, pour ma part, je les trouve intéressants.

Vous n'êtes pas sans ignorer, cher Jazzman, que les questions de la genèse des épopées anciennes, de leur formation, des modes de leur transmission et de leur diffusion, ont fait et font encore l'objet d'âpres débats dans les milieux savants.

La tradition veut, depuis la Grèce antique, que les chants épiques aient d'abord été composés, transmis et diffusés oralement : Homère était aveugle, dit la légende. Longtemps la critique d'inspiration romantique a accepté cette version des faits, et Léon Gautier parle du moment où l'on couche pour la première fois l'épopée par écrit comme d'une décadence, de l'embaumement d'une chose morte.

Mais certains faits contredisent cette vision des choses. Tout d'abord il est bien évident que beaucoup d'épopées tardives, comme celles de la Renaissance italienne, furent composées par écrit et jamais destinées à être chantées. Même les plus anciennes ne nous sont parvenues que par écrit. Nous pensons qu'elles ont été chantées, mais nous n'avons pour nous en convaincre que des témoignages.

Or, il est difficile d'admettre que des poèmes de plus de dix milliers de vers aient réellement été composés sans l'aide de l'écriture, et qu'ils aient pu circuler de manière uniquement orale. Comment aurait-on pu les mémoriser ? Quand aurait-on trouvé l'occasion de les réciter entièrement ?

Un doute existe désormais sur toutes ces questions. L'idée de la circulation orale n'était-elle que mirage romantique ? Faut-il admettre que certains textes, les plus anciens et les plus courts, ont été seuls chantés, les autres ne faisant que mimer l'oralité ? Italo Siciliano, par exemple, préfère parler de lecteurs plutôt que d'auditeurs pour le public des chansons de geste, ce qui va à l'encontre de toute une tradition critique. Il reste prudent sur ces questions et ne nie pas l'importance d'un élément  d'oralité dans la genèse du genre, mais quelle est la part de l'oralité et quelle est la part de l'écriture ? Nous ne sommes pas bien fixés sur tout cela.

C'est pourquoi les extraits que j'ai reproduits, qui nous montrent un exemple de diffusion orale de récits d'une certaine ampleur, trop longs pour être mémorisés ou chantés en une fois, est intéressant. C'est une pièce à verser au dossier ; certes pas une pièce décisive, mais tout de même digne de curiosité.

Bien sûr, je comprends tout à fait que les questions relatives à la genèse de l'épopée soient entièrement dénuées d'intérêt pour la plupart des gens, mais il se trouve qu'elles me passionnent. Si vous êtes las de perdre ainsi votre temps, cher Jazzman,  il existe une solution bien simple : allez donc visiter d'autres sites plus à votre goût, et surtout ne revenez pas.

samedi 17 janvier 2015

Mais il fallait se foutre en coq !

"Je t'adore, Soleil ! ô toi dont la lumière, 
Pour bénir chaque front et mûrir chaque miel, 
Entrant dans chaque fleur et dans chaque chaumière, 
Se divise et demeure entière 
Ainsi que l'amour maternel !

Je te chante, et tu peux m'accepter pour ton prêtre, 
Toi qui viens dans la cuve où trempe un savon bleu 
Et qui choisis, souvent, quand tu veux disparaître, 
L'humble vitre d'une fenêtre 
Pour lancer ton dernier adieu !

Tu fais tourner les tournesols du presbytère, 
Luire le frère d'or que j'ai sur le clocher, 
Et quand, par les tilleuls, tu viens avec mystère, 
Tu fais bouger des ronds par terre 
Si beaux qu'on n'ose plus marcher !

Gloire à toi sur les prés! Gloire à toi dans les vignes ! 
Sois béni parmi l'herbe et contre les portails ! 
Dans les yeux des lézards et sur l'aile des cygnes !
Ô toi qui fais les grandes lignes 
Et qui fais les petits détails!

C'est toi qui, découpant la soeur jumelle et sombre 
Qui se couche et s'allonge au pied de ce qui luit, 
De tout ce qui nous charme as su doubler le nombre, 
A chaque objet donnant une ombre 
Souvent plus charmante que lui !

Je t'adore, Soleil ! Tu mets dans l'air des roses, 
Des flammes dans la source, un dieu dans le buisson ! 
Tu prends un arbre obscur et tu l'apothéoses ! 
Ô Soleil ! toi sans qui les choses 
Ne seraient que ce qu'elles sont !"

Chantecler, "L'Hymne au soleil", Edmond Rostand, 1910.

"Guitry [c'est à dire Lucien] avait dit spécialement pour lui [c'est à dire pour Sacha] l’Hymne au soleil d’une manière admirable, insurpassable. Mais comme Sacha lui en faisait compliment et rendait hommage au texte, Lucien aurait ronchonné :

- Oui… Oui… c’est très beau… mais… il fallait se foutre en coq !!!"

 Jacques Lorcey, Edmond Rostand, Anglet, Atlantica, 2004, tome II, p. 212.

Un des costumes de coq réalisés pour la pièce
La postérité n'est pas toujours juste, et il me semble qu'elle a commis une grave erreur en oubliant Chantecler. Je ne l'ai pas vu jouer, mais à la simple lecture, je suis tenté de mettre cette pièce au-dessus de Cyrano. Et pourtant, j'aime beaucoup Cyrano.